Les traités fondateurs

Qui est Thoinot Arbeau ?

Un chanoine, un élève, et le premier manuel de danse français

Gravure sur bois de l'Orchésographie : un gentilhomme s'incline en révérence et prend la main d'une demoiselle, le geste de salut noté par Arbeau.
La révérence, gravure sur bois de l'Orchésographie (Thoinot Arbeau, 1589). Domaine public.
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L'Orchésographie
La question de ce cours

Comment entres-tu, toi, dans une salle, avant même que la musique commence ?

Avant d'entrer en scène

Tu connais ce moment : avant de paraître, tu rassembles ta présence, tu perçois les regards sur toi. L'espace paraît vide. Il ne l'est pas : il tient déjà la traversée qui n'a pas encore eu lieu. Arbeau écrit cette traversée invisible, choisir un ou une partenaire, la main offerte, la révérence…

Saluer n'est pas une politesse : c'est reconnaître quelqu'un. La rencontre commence là, avant le premier pas.

Saluer, c'est frapper avant d'entrer.

Un chanoine qui danse

À Langres, une petite ville de Haute-Marne, Jean Tabourot, un homme d'Église, juriste de formation, publie sous un pseudonyme : Thoinot Arbeau, l'anagramme de son nom. L'Orchésographie : littéralement « l'écriture de la danse ».

Un dialogue entre maître et élève

L'Orchésographie est un dialogue entre deux personnages : Arbeau le maître et Capriol, un jeune homme qui revient de ses études et qui se rend compte qu'il ne sait pas danser. Il demande à Arbeau de lui apprendre.

Capriol pose les questions, Arbeau répond.

Arbeau a soixante-neuf ans quand il publie. Il écrit des danses qu'il ne danse plus.

Avant de danser : entrer

Arbeau ne commence pas par les pas. Il commence par comment on entre.

Arbeau, Orchésographie, 1589

Arbeau décrit tout le protocole d'entrée en salle de la basse-danse, plusieurs gestes précis, avant le premier pas.

Pour lui, la danse est une façon de montrer qui tu es en société.

Principe fondateur

Chez Arbeau, le pas n'est jamais séparé du savoir-vivre. On n'apprend pas à danser d'abord, on apprend à entrer d'abord.

Le corps virtuose : la gaillarde

L'Orchésographie n'est pas que du savoir-vivre. Il y a aussi la partie spectaculaire. La gaillarde, c'est le gros morceau technique du traité : cinq pas de base en mesure ternaire, des variations, des sauts, des poses d'arrêt.

Les figures de la gaillarde

La capriole : un saut où les jambes se battent en l'air. L'image la plus célèbre du traité.

La volte : une danse en couple où on tourne sur soi-même. Arbeau en donne la seule description qui ait survécu.

Même dans les passages les plus virtuoses, Arbeau ne lâche jamais la musique. Quand le corps décolle, l'oreille reste branchée.

À suivre…

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Peter Brook (1925–2022)

Metteur en scène de théâtre britannique. L'image de l'espace qui paraît vide, et du regard qui suffit à faire naître le théâtre, vient de son livre L'Espace vide (The Empty Space, 1968), qui s'ouvre ainsi : un espace vide, quelqu'un qui le traverse, un regard posé sur lui, il n'en faut pas plus.

Jean Tabourot / Thoinot Arbeau (1520–1595)

Chanoine de la cathédrale de Langres. Il publie son traité de danse à soixante-neuf ans, sous l'anagramme de son vrai nom : Thoinot Arbeau.

Anagramme

Mot formé en réarrangeant les lettres d'un autre mot. Ici : Jehan Tabourot donne Thoinot Arbeau (les mêmes lettres, dans un autre ordre). Un chanoine qui écrit sur la danse préférait cacher son nom, la Renaissance aimait ces jeux de plumes.

Orchésographie (1589)

La grande source française imprimée sur la danse. Rédigé sous forme de dialogue entre Arbeau et son élève fictif Capriol. Contient 47 chorégraphies et certains des plus anciens rythmes de tambour notés conservés en Europe.

Langres (Haute-Marne)

Petite ville épiscopale de Champagne où Arbeau était chanoine. C'est loin des grandes cours de danse (Paris, Ferrare), le traité est un témoignage de la province, plus proche des usages ordinaires que du raffinement royal.

Capriol

L'élève imaginaire à qui Arbeau adresse son traité. Un ancien étudiant, devenu juriste, qui revient voir son vieux maître pour apprendre à danser avant de reprendre sa place en société.

Basse-danse

Danse noble héritée de la Renaissance italienne, dansée lentement, sans sauts, avec des glissés au sol. Elle ouvre le bal.

Gaillarde

Danse rapide en cinq pas (les cinq mouvements), avec sauts. Populaire à la cour de la Renaissance. Elizabeth Ire d'Angleterre en dansait tous les matins, dit-on.

Branle

Danse collective en ronde ou en chaîne. Il en existe de nombreuses variantes (branle simple, double, gay, de Bourgogne…). Arbeau les documente toutes.

Chanoine

Membre du chapitre d'une cathédrale, chargé du service religieux. Fonction ecclésiastique compatible avec une vie séculière, ce qui explique qu'un chanoine puisse écrire un traité de danse.