L'anatomie vivante
L'approche des chaînes musculaires révolutionne la façon de voir le mouvement. Au lieu de voir des muscles isolés, le biceps, le quadriceps, nous voyons des lignes de continuité qui traversent le corps d'un bout à l'autre. En tissage, la chaîne, ce sont les fils tendus sur le métier, et la trame les traverse. Le mot dit donc déjà ce que fait le corps.
Le corps écorché, de dos, tout est relié
Les muscles ne travaillent jamais seuls : ils sont reliés bout à bout, du pied jusqu'à la nuque. Tire sur un bout, tout le reste répond.
Planche de Bourgery & Jacob, Traité complet de l’anatomie de l’homme (1831), domaine public.
Le corps s'enroule, il ne tire pas droit
Ces continuités ne sont pas de simples additions de muscles. Étire un muscle d'une chaîne, et un autre, plus loin, se raccourcit. Tire un fil dans une étoffe : c'est ailleurs que le tissu bouge. C'est le même principe : le corps est un système d'équilibre, où l'on ne touche jamais une partie sans affecter le tout. Et il ne travaille pas en lignes droites, il s'enroule, en spirales qui s'empilent les unes sur les autres.
Un genou n'est jamais juste un genou
Ces chaînes ne sont même pas que musculaires : elles portent nos attitudes, nos émotions, nos façons d'être. Une personne qui se sent soutenue s'appuie autrement sur le sol. C'est pourquoi une douleur au genou n'est jamais juste un genou : tout un réseau travaille autour.
Un autre regard
Pour l'AFCMD, l'idée des chaînes est révolutionnaire parce qu'elle change la question fondamentale que se pose un danseur.
Au lieu de demander « Comment fais-je un arabesque ? », l'AFCMD demande « Quel réseau de chaînes s'organise pour que cet arabesque soit possible ? » Au lieu de « Comment redresse-je mes épaules ? », elle demande « Comment la chaîne qui part de mes pieds jusqu'à ma couronne s'organise-t-elle ? »
Quand un danseur dit « Mon genou me fait mal », le genou n'est pas seul en cause. Le pied, la hanche, le psoas et le diaphragme sont sur la même chaîne. Une douleur se montre à un endroit, elle ne vient pas forcément de là. Cela dit, une douleur se raconte à quelqu'un : à votre professeur, à un médecin, pas à une fiche.
Les chaînes ne sont pas qu'une question de muscle. Elles sont une question de conscience. Quand vous dansez en pensant en chaînes, votre corps parle différemment. Un port de bras n'est plus un mouvement isolé du bras ; c'est une réorganisation de tout le corps. Une jambe qui s'élève n'est plus une jambe qui monte ; c'est le reste du corps qui s'organise pour la soutenir.
Les pionniers des chaînes
Françoise Mézières a décrit la chaîne postérieure, une continuité musculaire du crâne aux pieds où tout est interconnecté. Son travail a marqué la physiothérapie et la rééducation. Godelieve Denys-Struyf (GDS) a identifié six chaînes psychocorporelles, montrant que les chaînes musculaires sont aussi des expressions d'attitudes, d'émotions, de façons d'être dans le monde. Thérèse Piret & Béziers ont décodé les spirales de coordination du corps, la façon dont le mouvement vrai s'enroule en hélicoïdes, pas en lignes droites. Léopold Busquet a synthétisé les travaux précédents dans une vision globale : rééquilibrer tout le corps d'un coup, pas réparer une pièce.
Ces quatre-là ne figurent pas sur la frise du site : ils viennent de la kinésithérapie, pas de la danse. Mais au même moment, ailleurs, d'autres cherchaient la même continuité par d'autres chemins : des découvertes simultanées.
Ce qui est relié
Les chaînes musculaires sont le réseau qui relie tout. Chaque fiche exploratoire peut être comprise comme une expression d'une ou plusieurs chaînes :
Pour comprendre
Les muscles et les mots de cette fiche, en clair.
Des muscles reliés les uns aux autres, du pied jusqu'à la tête. Quand l'un travaille, il tire sur le suivant : le mouvement se transmet le long de la chaîne, jamais dans un muscle seul.
Les fines membranes qui enveloppent chaque muscle et les relient entre eux. C'est par elles que la tension passe d'un muscle au suivant : elles sont le fil qui tient toute la chaîne.
L'arrière du corps d'un seul bloc : le triceps sural (le mollet), les ischio-jambiers (l'arrière de la cuisse), les muscles du dos, jusqu'à la nuque. Étire un bout, tout le reste répond.
L'avant du corps : le devant des jambes (le quadriceps), les abdominaux, la poitrine. Elle répond à la chaîne postérieure : l'une tend ce que l'autre retient.
Les muscles en diagonale, en écharpe, qui relient une épaule à la hanche opposée. Ce sont eux qui font tourner et enrouler le corps : le bras droit part en avant, la hanche gauche répond.