Le geste comme langage

Le geste qui répond

Pina Bausch · Wuppertal, une question posée au corps

Le corps mémoire

Une salle de répétition, à Wuppertal, en Allemagne. Les danseurs attendent. Pina Bausch est assise devant eux, un carnet sur les genoux.

Elle ne montre aucun pas. Elle ne donne aucune phrase à apprendre. Elle pose une question, et ce jour-là, la question est : consoler un objet.

Personne ne répond avec des mots. Chacun se lève et répond avec son corps. Elle regarde, elle note, elle garde.

La question de ce cours

Ce cours n'a pas de question à te poser. Il te passe l'une des siennes : de quoi es-tu fière, fier ?

Pina Bausch (1940-2009) a grandi dans un petit hôtel-restaurant, à Solingen, tenu par ses parents. En 2007, à Kyoto, elle a raconté cette enfance devant une salle. C'est l'un des rares textes où elle parle longuement d'elle-même, et on peut donc la citer sans deviner.

Pina Bausch, discours du Prix de Kyoto

« Le soir, quand j'aurais dû aller me coucher, je me cachais sous les tables et je restais là, tout simplement. »

« Ce que je voyais et entendais me passionnait : l'amitié, l'amour, les disputes, tout ce qu'on peut voir arriver dans un restaurant de quartier. »

« J'ai toujours été une spectatrice. »

Elle a raconté aussi la guerre, ce jour-là : « Quand les sirènes sonnaient, nous devions descendre dans le petit abri du jardin. » Et ceci : « J'avais un petit sac à dos noir à pois blancs, avec une poupée qui dépassait. Il restait toujours prêt, pour que je puisse l'emporter quand la sirène sonnait. »

On lit souvent que c'est de là que vient sa danse. Elle ne l'a pas dit. Elle a dit ces trois choses, et rien de plus : le lien, si tu le fais, c'est toi qui le fais.

À dix-huit ans elle traverse l'Atlantique seule pour étudier à New York. En 1973, on lui confie la danse au théâtre de Wuppertal, une ville industrielle : elle n'y fonde rien, elle hérite du ballet d'un opéra municipal, avec ses abonnés et ses habitudes. Elle y restera trente-six ans.

Elle demande, elle ne montre pas

Un chorégraphe, d'habitude, invente des mouvements et les transmet. Les danseurs les reçoivent, les répètent, les affinent.

Pina Bausch renverse le sens de la flèche. Elle arrive en répétition sans phrase à donner, et elle interroge. Dans son discours du Prix de Kyoto, en 2007, elle le dit d'une phrase : elle leur posait les questions qu'elle s'était posées à elle-même.

Ses questions ne ressemblent pas à des consignes de danse. Elles sont courtes, concrètes, un peu étranges. En voici quelques-unes, relevées dans les programmes de ses pièces :

Aucune ne parle de jambes, de bras ni de musique. Chacune demande à quelqu'un de chercher dans sa propre vie, puis de répondre par une forme, debout, devant les autres. La réponse est un geste, jamais une phrase.

Pina Bausch, discours du Prix de Kyoto

« Je ne m'intéresse pas à la façon dont les gens bougent, mais à ce qui les meut. »

Elle ajoute, ce jour-là, que cette phrase a été beaucoup citée, et qu'elle reste vraie.

Une confusion à éviter

Poser des questions ne veut pas dire laisser faire. Les réponses des danseurs sont des matériaux, pas des numéros : elle en garde une sur cent, la fait répéter, la déplace, la coupe, la met à côté d'une autre. Le montage est d'elle, entièrement. Ce n'est pas une pièce improvisée, c'est une pièce écrite avec ce que les autres ont apporté.

De quoi es-tu fière, fier ?

Un jour de répétition, elle demande à ses danseurs de quoi ils sont particulièrement fiers.

Lutz Förster, l'un d'eux, avait rencontré aux États-Unis un professeur sourd et lui avait demandé de lui apprendre, en langue des signes, une chanson qu'il aimait, The Man I Love, de George et Ira Gershwin.

Alors il se lève, et il chante la chanson avec ses mains, sur un vieil enregistrement de Sophie Tucker.

Elle a gardé. Ce solo est entré dans Nelken, créé à Wuppertal en décembre 1982, et il y est resté. On peut encore le voir aujourd'hui : un homme seul, debout, qui dit une chanson d'amour sans ouvrir la bouche.

Regarde ce qui s'est passé, dans l'ordre. La langue des signes n'est pas une idée de chorégraphe posée sur un danseur. Elle est arrivée dans l'œuvre comme la réponse de quelqu'un à une question. Le geste devient une langue parce qu'on a demandé à un homme ce dont il était fier, et que sa fierté, c'était ça.

Sur le plateau de Nelken, il y a environ huit mille œillets roses, artificiels, plantés comme un champ. Au fil de la pièce, on marche dedans, et le champ s'abîme.

Peter Pabst, scénographe de la compagnie

Un danseur, inquiet de voir les fleurs piétinées, lui en parle. Elle lui répond qu'on pourrait ajouter une scène où les danseurs les redresseraient : ils consoleraient les œillets.

La scène n'a pas été ajoutée. Voir le champ s'abîmer lentement, sans que personne ne répare, était plus fort.

Consoler un objet, c'était aussi l'une des questions posées aux danseurs, des années plus tard, dans une autre pièce. Les mêmes mots reviennent, d'un plateau à l'autre.

À suivre…

Il reste une file. Dans Nelken, les danseurs avancent l'un derrière l'autre en répétant quatre gestes, qui sont les quatre saisons. N'importe qui peut les apprendre et les danser, n'importe où, dans une cour, une cuisine, un studio.

Sa question, elle, ne s'use pas. Elle a été posée à des danseurs, puis à des habitants de Wuppertal, puis à des adolescents de quatorze ans. Elle t'est posée maintenant, et la réponse ne s'écrit pas : elle se tient debout, devant les autres.

Pour comprendre les références

Les noms, les œuvres et les mots du module, en clair.

Pina Bausch (1940-2009)

Danseuse et chorégraphe allemande, née à Solingen. Formée à l'école Folkwang d'Essen puis à la Juilliard School de New York. Elle dirige la danse au théâtre de Wuppertal à partir de 1973 et en fait le Tanztheater Wuppertal.

Tanztheater

Mot allemand qui veut dire « danse-théâtre ». Une pièce peut y contenir de la danse, de la parole, du silence, des gestes du quotidien. Pina Bausch n'a pas inventé ce mot ni cette voie, ouverte avant elle en Allemagne ; elle en a fait autre chose.

Kurt Jooss (1901-1979)

Chorégraphe allemand, cofondateur de l'école Folkwang, où elle entre à quatorze ans. Elle a dit de lui qu'il était devenu comme un second père.

Rolf Borzik (1944-1980)

Décorateur et costumier des pièces de 1973 à 1979, et son compagnon. C'est lui qui fait entrer sur le plateau la terre, l'eau, le gazon. Il meurt d'une leucémie à trente-cinq ans.

Peter Pabst

Scénographe qui succède à Rolf Borzik et travaille avec la compagnie près de trente ans. C'est lui qui raconte l'histoire des huit mille œillets de Nelken.

Le Sacre du printemps (1975)

Créé le 3 décembre 1975 à Wuppertal, sur la musique de Stravinsky, décor et costumes de Rolf Borzik. C'était le dernier volet d'une soirée en trois pièces. Le plateau est couvert de tourbe.

Café Müller (1978)

Créée le 20 mai 1978, sur des musiques de Purcell. Une femme traverse un café les yeux fermés pendant qu'un homme écarte devant elle les chaises et les tables. Pina Bausch y dansait elle-même. Un Café Müller a vraiment existé, à quelques pas de sa maison d'enfance à Solingen ; il a fermé en 1970, et ce n'était pas celui de ses parents. On a souvent lu cette pièce comme un souvenir d'enfance. Elle, elle a seulement dit que beaucoup de ce qu'elle avait vécu enfant se rejouait bien plus tard sur le plateau.

Kontakthof (1978)

Créée le 9 décembre 1978. Reprise en février 2000 avec des habitants de Wuppertal de plus de soixante-cinq ans, puis en novembre 2008 avec des adolescents à partir de quatorze ans.

Nelken (1982)

« Œillets », en allemand. Créée le 30 décembre 1982, décor de Peter Pabst : environ huit mille œillets artificiels plantés sur le plateau, commandés à un fabricant de Bangkok. C'est la pièce où Lutz Förster signe The Man I Love.

La file de Nelken

Un moment de la pièce où les danseurs avancent en file, en répétant quatre gestes qui disent le printemps, l'été, l'automne et l'hiver. La fondation qui veille sur l'œuvre en a fait un projet ouvert : une danseuse de la compagnie apprend les quatre gestes en vidéo, et chacun peut les danser où il veut.

Lutz Förster

Danseur allemand, longtemps interprète de la compagnie, plus tard directeur du Tanztheater Wuppertal. Il avait appris cette chanson en langue des signes auprès d'un professeur sourd rencontré aux États-Unis.

Vollmond (2006)

« Pleine lune ». Créée le 11 mai 2006, décor de Peter Pabst : un énorme rocher, un ruisseau, de la pluie. Comme la tourbe du Sacre, l'eau oblige le geste à se déclarer, elle éclabousse, elle alourdit, elle sonne.

Le Prix de Kyoto (2007)

Distinction japonaise remise chaque année. Pina Bausch la reçoit en novembre 2007 et prononce une conférence intitulée Ce qui me meut, où elle raconte son enfance et sa manière de travailler. Le texte est publié : c'est l'une des rares fois où elle s'explique longuement.

Un jour Pina a demandé… (1983)

Film de Chantal Akerman, cinquante-sept minutes, tourné pendant l'été 1983 en suivant la compagnie de Wuppertal à Milan, Venise et Avignon.

Pina (2011)

Film de Wim Wenders, tourné en relief. Elle meurt pendant la préparation ; il l'achève avec les danseurs de la compagnie, qui parlent d'elle en silence, face à la caméra.

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