Le geste comme langage

La réforme du ballet

Michel Fokine · les Ballets russes (1909–1914)

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Les Ballets russes

Au début du XXe siècle, à Saint-Pétersbourg, un jeune danseur du Mariinski s'impatiente. Le ballet qu'il sert éblouit, variations, tours, prouesses saluées pour elles-mêmes, mais, trop souvent, il ne dit rien.

En 1904, Michel Fokine joint à un projet de ballet une note où il expose ses idées de réforme. La direction n'y prête pas attention. Ses réformes trouveront leur scène ailleurs : à Paris, avec les Ballets russes, dès 1909.

La question de ce cours

Dans un ballet, qui regardes-tu ?

Michel Fokine est le premier chorégraphe des Ballets russes de Diaghilev. En 1914, dans une lettre au Times de Londres, il résume sa réforme en cinq principes.

Avant lui, la prouesse

Le ballet qu'il reçoit s'est peu à peu détaché de son histoire : on enchaîne des pas fixés d'avance, et l'éclat de l'exécution prend souvent le pas sur ce qu'on raconte. Fokine n'invente pas la révolte : il retrouve, un siècle et demi après Noverre, la même exigence, qu'un ballet raconte, qu'il émeuve, qu'il fasse un tout.

Les cinq principes

Il y pose noir sur blanc ce que doit être « le nouveau ballet » :

D'après Michel Fokine, lettre au Times, 1914

1. Ne pas assembler des pas tout faits, mais inventer pour chaque œuvre une forme neuve, la plus expressive, accordée au sujet, à l'époque et au peuple représentés.

2. La danse et le geste n'ont de sens que s'ils servent l'action dramatique ; jamais un simple divertissement détaché de l'ensemble.

3. Ne garder le geste conventionnel, la pantomime codée des mains, que si le style l'exige ; sinon, faire parler le corps entier.

4. Aller de l'expression du visage à celle du corps entier, puis de l'individu au groupe : la foule qui danse est expressive, non décorative.

5. L'alliance des arts à égalité : la danse n'est esclave ni de la musique ni du décor ; chacun garde sa liberté, au service de l'œuvre.

Deux se voient encore sur un plateau aujourd'hui : chaque œuvre invente son corps, et la foule n'est plus un décor.

Un monde par œuvre

Le premier principe, on le voit dans ses ballets : chacun invente sa manière de bouger, la rêverie des Sylphides, l'Orient de Schéhérazade, le pantin qui souffre de Petrouchka. Le même danseur ne bouge pas pareil d'une œuvre à l'autre.

À suivre…

Avant Fokine, le corps de ballet était un décor : de jolis rangs derrière l'étoile. Fokine a fait danser la foule, au fond de la scène, chaque danseur dit quelque chose. Depuis, le fond de la scène se regarde autant que le devant.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Michel Fokine (1880–1942)

Danseur et chorégraphe russe, formé à l'École impériale de Saint-Pétersbourg. Premier grand chorégraphe des Ballets russes de Diaghilev. Il rêve d'un ballet qui exprime, plutôt qu'il n'exhibe, et en fixe les principes en 1914.

Le théâtre Mariinski

La grande scène impériale de Saint-Pétersbourg, cœur du ballet russe. C'est là que Fokine se forme et danse, et là que son projet de réforme, en 1904, reste lettre morte.

Marius Petipa (1818–1910)

Maître de ballet français installé en Russie, auteur des grands ballets classiques (La Belle au bois dormant, Le Lac des cygnes). C'est ce modèle, devenu formule à force d'être repris, que Fokine veut déplacer.

Les Ballets russes de Diaghilev

Compagnie créée par Serge de Diaghilev à Paris en 1909. Elle réunit les plus grands danseurs, chorégraphes, compositeurs et peintres de l'époque. Fokine en est le premier chorégraphe : c'est là que sa réforme prend corps.

Serge de Diaghilev (1872–1929)

Imprésario russe. Ni danseur, ni chorégraphe, mais celui qui met tous les autres ensemble. Il offre à Fokine la scène que le Mariinski lui refusait.

La pantomime

Au ballet classique, langage codé de gestes des mains pour « dire » l'histoire (aimer, mourir, jurer). Fokine veut le remplacer, le plus souvent, par l'expression du corps entier.

Le corps de ballet

L'ensemble des danseurs qui dansent en groupe. Longtemps décoratif, disposé en lignes symétriques ; Fokine veut qu'il devienne expressif : une foule qui ressent, pas un décor vivant.

Les œuvres de Fokine (1909–1911)

Les Sylphides (1909), Schéhérazade (1910), L'Oiseau de feu (1910), Petrouchka (1911), Le Spectre de la rose (1911). Chacune invente son propre monde de mouvement.

Jean-Georges Noverre (1727–1810)

Un siècle et demi plus tôt, le théoricien du « ballet d'action » réclamait déjà un ballet qui raconte et qui émeut. Fokine reprend son combat, preuve qu'une même exigence peut renaître à chaque époque.