Au début du XXe siècle, à Saint-Pétersbourg, un jeune danseur du Mariinski s'impatiente. Le ballet qu'il sert éblouit, variations, tours, prouesses saluées pour elles-mêmes, mais, trop souvent, il ne dit rien.
En 1904, Michel Fokine joint à un projet de ballet une note où il expose ses idées de réforme. La direction n'y prête pas attention. Ses réformes trouveront leur scène ailleurs : à Paris, avec les Ballets russes, dès 1909.
Dans un ballet, qui regardes-tu ?
Michel Fokine est le premier chorégraphe des Ballets russes de Diaghilev. En 1914, dans une lettre au Times de Londres, il résume sa réforme en cinq principes.
Avant lui, la prouesse
Le ballet qu'il reçoit s'est peu à peu détaché de son histoire : on enchaîne des pas fixés d'avance, et l'éclat de l'exécution prend souvent le pas sur ce qu'on raconte. Fokine n'invente pas la révolte : il retrouve, un siècle et demi après Noverre, la même exigence, qu'un ballet raconte, qu'il émeuve, qu'il fasse un tout.
Les cinq principes
Il y pose noir sur blanc ce que doit être « le nouveau ballet » :
1. Ne pas assembler des pas tout faits, mais inventer pour chaque œuvre une forme neuve, la plus expressive, accordée au sujet, à l'époque et au peuple représentés.
2. La danse et le geste n'ont de sens que s'ils servent l'action dramatique ; jamais un simple divertissement détaché de l'ensemble.
3. Ne garder le geste conventionnel, la pantomime codée des mains, que si le style l'exige ; sinon, faire parler le corps entier.
4. Aller de l'expression du visage à celle du corps entier, puis de l'individu au groupe : la foule qui danse est expressive, non décorative.
5. L'alliance des arts à égalité : la danse n'est esclave ni de la musique ni du décor ; chacun garde sa liberté, au service de l'œuvre.
Deux se voient encore sur un plateau aujourd'hui : chaque œuvre invente son corps, et la foule n'est plus un décor.
Un monde par œuvre
Le premier principe, on le voit dans ses ballets : chacun invente sa manière de bouger, la rêverie des Sylphides, l'Orient de Schéhérazade, le pantin qui souffre de Petrouchka. Le même danseur ne bouge pas pareil d'une œuvre à l'autre.
À suivre…
Avant Fokine, le corps de ballet était un décor : de jolis rangs derrière l'étoile. Fokine a fait danser la foule, au fond de la scène, chaque danseur dit quelque chose. Depuis, le fond de la scène se regarde autant que le devant.