Les lignes et les rêves

L'aplomb et la ligne

Carlo Blasis et le corps lisible

Écouter l'introduction 0:00
Codifier le corps

Un jeune danseur s'arrête devant une statue : le Mercure de Giambologna, en équilibre sur un souffle, un pied à peine posé. Il regarde longtemps. Puis il comprend : ce qui tient cette figure, ce n'est pas la force. C'est une ligne.

Ce danseur, c'est Carlo Blasis. De cette statue, il fera une position : l'attitude. D'un mur peint de feuillages entrelacés, il en tirera une autre : l'arabesque.

La question de ce cours

Sur une jambe, les yeux fermés : qu'est-ce qui travaille pour te tenir ?

En 1820, Blasis publie son Traité élémentaire, théorique et pratique de l'art de la danse. Blasis est l'un des premiers à traiter la danse comme une science du corps : il y a des lois, des appuis, des lignes, et on peut les apprendre.

Une science du corps

Avant lui, on transmettait par imitation : regarde, et refais. Blasis, lui, veut comprendre pourquoi ça tient. Il observe l'équilibre, le report du poids, l'alignement des segments. Il écrit le corps comme un savant écrit la nature.

Son but n'est pas de figer. C'est de rendre le corps lisible et durable : capable d'encaisser des années sans se briser.

L'aplomb

Au centre de tout, un mot : l'aplomb. C'est la verticale secrète qui te tient debout, l'axe qui passe du sommet du crâne jusqu'à l'appui, sans que tu aies à serrer quoi que ce soit.

Carlo Blasis, Traité élémentaire, théorique et pratique de l'art de la danse, 1820

Attachez-vous surtout à gagner de l'aplomb, et soyez inébranlable dans l'exécution générale de votre danse.

L'axe vient d'abord. Le reste, la ligne, la grâce, se pose dessus.

L'attitude

De la statue de Mercure, Blasis tire une position qui porte encore son nom : l'attitude. Une jambe en l'air, pliée ; un bras qui prolonge la ligne ; un équilibre qui semble suspendu.

L'arabesque vient du même geste, sur un autre mur. Blasis dit l'avoir tirée de bas-reliefs antiques et des fresques peintes au Vatican d'après Raphaël, couvertes de ces feuillages entrelacés qu'on appelait déjà des arabesques. La position porte le nom du décor qu'il regardait.

Deux fois de suite, la méthode est la même. Il regarde une image, et il en fait une position.

Ce n'est pas une prouesse. C'est une ligne qui parle, une seule, claire, tenue. Même à la barre, sur un simple relevé, tu peux chercher cette ligne. C'est elle, l'axe.

À suivre…

Sur une jambe, tout serrer, des orteils à la mâchoire, et l'on vacille. Relâcher, respirer sans quitter son axe, et l'on tient mieux. Voilà l'aplomb, que Blasis fut l'un des premiers à écrire : la force n'est pas dans la raideur, mais dans ce qui reste libre.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Carlo Blasis (1795–1878)

Danseur, chorégraphe et théoricien italien. Directeur de l'école de danse du Théâtre alla Scala de Milan. Ses écrits ont fondé le vocabulaire technique du ballet classique.

Traité élémentaire (1820)

Titre complet : Traité élémentaire, théorique et pratique de l'art de la danse. L'un des premiers ouvrages à traiter la danse comme une science du corps, avec des lois, des appuis, des lignes.

Arabesque

D'abord un mot d'ornement : les feuillages et les rinceaux entrelacés qui courent sur les murs peints. Au XVIIIe siècle, en danse, il désigne encore des groupes enlacés de guirlandes, pas une ligne sur une jambe. Blasis en fait la position que nous connaissons, et le ballet romantique en fera son emblème.

Les Loges du Vatican (1517–1519)

Galerie décorée par l'atelier de Raphaël, couverte d'ornements peints d'où Blasis dit avoir tiré ses arabesques. Il le raconte dans The Code of Terpsichore (1830), son second grand traité.

Giambologna (1529–1608)

Jean de Bologne, sculpteur d'origine flamande installé en Italie. Célèbre pour ses statues aux équilibres suspendus.

Le Mercure de Giambologna (vers 1580)

Statue de bronze représentant le dieu Mercure en équilibre sur un souffle, un pied à peine posé. Blasis y a trouvé le modèle vivant de l'attitude.

Aplomb

La verticale invisible qui traverse le corps, du sommet du crâne jusqu'à l'appui au sol. L'axe qui te tient debout sans effort ni raideur, la condition pour respirer dans le mouvement.

Attitude

Position de danse tirée de la statue de Mercure : une jambe en l'air pliée, un bras qui prolonge la ligne, un équilibre suspendu. Une seule ligne, tenue, qui parle.

École de la Scala (Milan)

Grande école de danse italienne du XIXe siècle. Blasis en fut le directeur, formant des générations de danseurs à la méthode qu'il avait codifiée.