Le 1er juillet 1789, au Grand-Théâtre de Bordeaux, un ballet ose quelque chose de neuf : pas de dieux, pas de héros, pas de nymphes. Juste une mère, sa fille, un amoureux, et une grange à foin. Celui qui l'a réglé a quarante-six ans.
Treize jours avant la prise de la Bastille, sur scène, ce sont des gens ordinaires qui dansent leur histoire.
Quand tu danses quelqu'un d'ordinaire, qu'est-ce qui, en lui, devient danse ?
Le ballet, jusque-là, montrait des dieux, des rois, des bergères idéales. Noverre, en 1760, avait écrit qu'une danse devait raconter une histoire humaine. Mais sur scène, on dansait encore l'Olympe. C'est son élève, Jean Dauberval, qui va faire descendre le ballet au village.
L'élève de Noverre
Jean Dauberval (1742-1806) s'est formé sous Noverre à l'Opéra de Paris, et il devient l'un de ses principaux disciples, celui qui porte plus loin l'idée du ballet d'action. De 1783 à 1791, il dirige le ballet du Grand-Théâtre de Bordeaux.
Bordeaux est alors une des villes les plus riches du royaume, et cette richesse a une origine : le commerce colonial, le sucre, le café et l'indigo de Saint-Domingue, et la traite des Noirs. Les armateurs bordelais ont armé plusieurs centaines d'expéditions négrières, ce qui place la ville au deuxième rang des ports de la traite française, derrière Nantes. Le Grand-Théâtre où il travaille a été inauguré en 1780, neuf ans avant la création du ballet.
Sa descendance est immense : parmi ses élèves, Charles Didelot, qu'on appellera « le père du ballet russe », et Salvatore Viganò.
Un ballet sans dieux
En 1789, il crée Le ballet de la paille, ou Il n'est qu'un pas du mal au bien : le titre La Fille mal gardée ne viendra que deux ans plus tard, à Londres. L'histoire ? Lise aime Colas ; sa mère, la Veuve Simone, veut la marier à Alain, le fils d'un riche propriétaire, un rôle écrit pour faire rire. Quiproquos, un orage, et l'amour l'emporte.
C'est l'un des premiers ballets comiques, et l'un des premiers à mettre en scène des personnages réalistes : des villageois, et non des dieux ni des figures de la noblesse.
Choisir qui a le droit d'apparaître sur une scène n'est pas une affaire de goût. C'est une affaire de place, et cette question-là se discutait dehors.
Une scène a une porte, et quelqu'un décide qui la franchit.
Selon la tradition, Dauberval l'aurait imaginé devant une gravure d'après un tableau de Baudouin : une fille en larmes, grondée dans une grange.
La danse qui dure
La chorégraphie d'origine est perdue : ce qu'on danse aujourd'hui en est une recréation. La musique, elle, a connu trois âges, un montage de cinquante-cinq airs populaires (1789), puis Ferdinand Hérold (1828), puis Peter Ludwig Hertel (1864).
Remaniée sans cesse, La Fille mal gardée est l'une des plus anciennes œuvres encore au répertoire. Deux siècles plus tard, on rit toujours des mêmes quiproquos.
À suivre…
La Fille mal gardée est créée le 1er juillet 1789, à Bordeaux.
Treize jours plus tard, à Paris, la Bastille tombe.
Dauberval n'a rien annoncé, et personne n'a dansé la Révolution. C'est l'un des plus anciens ballets encore dansés aujourd'hui.
Deux siècles plus tard, ce sont toujours une paysanne, sa mère et un amoureux qu'on danse. Rien d'extraordinaire, et ça tient.