En 1581, à Paris, dans la salle du Petit-Bourbon, on donne pour les noces du duc de Joyeuse un spectacle de plus de cinq heures.
Danse, musique, chant, poésie et décor y sont noués en un seul geste, au service d'une seule histoire : celle de la magicienne Circé.
À quoi te fies-tu, quand tu ne peux pas voir la figure que tu dessines ?
Le Ballet comique de la Reine raconte un combat : d'un côté le chaos de Circé, de l'autre l'ordre, le roi, l'harmonie, les dieux. Tout le spectacle travaille à faire apparaître, sous les yeux de la cour, la victoire de l'ordre sur le désordre.
Ce combat n'est pas seulement une histoire. La France est alors déchirée par les guerres de Religion, et la même cour dansait déjà neuf ans plus tôt : le 20 août 1572, pour les noces de Marguerite de Valois et d'Henri de Navarre. Quatre jours après commençait le massacre de la Saint-Barthélemy.
Une œuvre totale
Avant lui, on dansait des suites de pas. Là, tout se relie : ce que le danseur fait, ce que la musique dit, ce que le décor montre, une seule intention les traverse. C'est le tout début de l'idée d'œuvre d'art totale.
En 1582, son livret et sa musique paraissent imprimés, chose encore rare pour un spectacle de cour. De cette écriture naît un phrasé long : une ligne musicale tenue, que le corps peut suivre sans la couper.
Ce qu'il a déposé en toi
De ce spectacle viennent des choses que tu cherches encore : la verticalité, l'équilibre, la ligne nette, et ce phrasé musical long que tu essaies de tenir d'un bout à l'autre d'un mouvement.
Et dans le Grand Ballet final, quarante figures géométriques se dessinaient au sol : des corps qui, ensemble, rendent visible un ordre qu'on ne voit pas. Chaque fois qu'un groupe trace une diagonale propre, il refait ce geste-là.
À suivre…
Dans un ensemble, tu es un point d'une figure que tu ne verras jamais de tes yeux. Tu en sens le bord, le voisin, la distance. La forme, elle, existe ailleurs : dans la salle.
Dans un ensemble, tu es une pierre de la mosaïque.
En 1581, toute la cour était placée pour lire ces figures. C'était le sens de la soirée : donner un ordre à voir, et le faire tenir des heures durant.
L'ordre qu'on donnait à voir ce soir-là était celui du souverain, et la cérémonie coûtait une fortune. Celui qui l'a signée, Beaujoyeulx, figurait sur les registres de la maison de la reine comme valet de chambre.
Danser en groupe, c'est accepter cela : quelqu'un voit à ta place ce que tu fabriques. Tu peux le fabriquer quand même, très précisément, sans jamais le contempler.