Le geste comme langage

La danse baroque, c'est quoi

Le ballet de cour, de Louis XIV à ta barre

Costume d'Apollon porté par Louis XIV dans un ballet de cour : pourpoint et tonnelet blanc et or brodés de soleils, casque à plumes, sceptre en forme de soleil à la main, une jambe tendue en avant.
Costume d'Apollon : Louis XIV en Soleil pour un ballet de cour. Lithographie du XIXᵉ siècle d'après un modèle du XVIIᵉ. Domaine public.
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Le ballet de cour

À la cour de Louis XIV, savoir danser n'est pas un agrément : c'est une condition pour exister. Qui ne sait pas danser n'est pas un courtisan.

Le roi se sert de la danse pour ordonner les corps de sa cour, les tenir en place, et tenir avec eux les discussions qui pourraient le menacer.

La question de ce cours

Combien de temps peux-tu broder avant que ton assise bouge ?

On croit le baroque lointain, poudré, fini. Mais la danse classique, celle de ta barre, en descend directement. Chaque fois que tu te places, tu refais un geste né à cette cour-là.

La danse, outil de pouvoir

Sous Louis XIV, danser, c'est obéir à un ordre rendu visible. Le corps droit, la tenue, la mesure : tout dit qu'on sait tenir sa place. En occupant les corps, le roi occupe aussi les esprits, la danse structure la cour et apaise ce qui pourrait s'y dire de trop.

Et la danse cherche alors le haut : le danseur se veut un intermédiaire entre la terre et le ciel, entre l'homme et le divin. La verticale est une direction de sens.

Il danse Apollon à quatorze ans. Il fonde l'Académie royale de danse à vingt-deux. Il quitte la scène à trente et un.

Et il ne s'arrête pas. En 1681, il a quarante-deux ans quand quatre femmes montent pour la première fois sur la scène de l'Opéra, dans Le Triomphe de l'Amour. À la cour, les femmes dansaient depuis toujours. Sur une scène, comme métier, jamais.

Le 16 juillet 1713, à soixante-quatorze ans, deux ans avant sa mort, il signe l'arrêt qui crée l'école de danse de cet Opéra. Elle existe toujours, c'est la plus ancienne du monde, et des élèves y entrent chaque année.

Ce que le baroque a déposé en toi

Le costume lui-même façonne le corps : le corset et l'habit fixent les épaules, et de là vient cette tenue du haut du corps que tu travailles encore. Une étoffe garde la mémoire d'avoir été pliée : l'habit a disparu depuis trois siècles, le pli qu'il imposait est resté dans ta barre.

La danse baroque est cousine de l'escrime et de l'équitation : d'elles viennent l'appui, l'en-dehors, la solidité de la jambe de terre. Le baroque privilégie l'appui : là où le classique, plus tard, privilégiera la jambe libre. C'est de cet appui que naît ta ligne.

À suivre…

La danse baroque descend de l'escrime et de l'équitation. Elle en garde une jambe de terre solide, une assise qui ne bouge pas, plantée bas, dans le ventre. Sur cette base immobile, l'autre jambe brode : le pied, la cheville, le cou-de-pied tracent des ornements minuscules, et l'en-dehors montre l'intérieur de la jambe, comme une ligne offerte. Une jambe tient, l'autre écrit. Trouve ton assise, basse et ferme, et laisse le bas de ta jambe broder.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Louis XIV (1638–1715)

Le Roi-Soleil. Il transforme la cour en scène permanente où chacun doit tenir son rang. La danse y devient un art d'État : le roi lui-même monte sur scène, notamment dans le rôle d'Apollon.

Ballet de cour

Grand spectacle mêlant danse, musique, poésie et allégorie, dansé par le roi, les nobles et des professionnels. Sous Louis XIV, il devient un outil politique : mettre les corps en ordre pour tenir le royaume.

Le Ballet royal de la Nuit (1653)

Son titre imprimé le dit : il est divisé en quatre parties, ou quatre veilles. On y croise des boutiquiers, des allumeurs de réverbères, des bohémiennes, des voleurs, puis, au cœur de la nuit, des démons, des sorcières et des hommes-loups. Créé le 23 février 1653 dans la salle du Petit-Bourbon, à Paris, il dure une bonne partie de la nuit et sera redonné six fois. À la toute fin, l'Aurore passe, et Louis XIV, quatorze ans, paraît en Soleil levant. Le cardinal Mazarin gouverne alors : ce spectacle sert aussi à montrer aux nobles qui commande. Les vers du livret font allusion à la Fronde, la révolte des nobles contre ce roi de quatorze ans. La nuit qu'on traverse, ce sont les révoltés ; le jour qui se lève, c'est leur soumission.

Courtisan

Membre de la cour du roi. Sa vie entière est réglée par l'étiquette : se tenir, marcher, saluer, danser, tout est codifié. Savoir danser, c'est savoir exister à la cour.

Costume baroque

Habit à basques rigides, corset, talons rouges, hauts collets : le vêtement façonne le corps du courtisan. C'est de là que viennent la tenue du haut du corps et les épaules retenues qu'on travaille encore aujourd'hui.

Escrime & équitation

Les arts martiaux de cour, obligatoires pour tout gentilhomme. Ils partagent avec la danse baroque l'appui au sol, la solidité de la jambe, le port du haut du corps, et l'en-dehors des jambes.

L'appui

La jambe qui porte le corps, en contact ferme avec le sol. Le baroque privilégie l'appui ; le classique, plus tard, privilégiera la jambe libre (celle qui va en l'air).

La jambe libre

Par opposition à la jambe d'appui : celle qui se dégage, s'élève, dessine. Elle deviendra la vedette du ballet classique au XIXe siècle.

L'en-dehors

Rotation des jambes vers l'extérieur, à partir de la hanche. Signature du ballet, héritée de l'escrime et de l'équitation baroques (où elle donne l'assise nécessaire).

La verticale baroque

Bien plus qu'une posture : une direction de sens. Le corps baroque cherche le haut, il se veut intermédiaire entre la terre et le ciel, entre l'homme et le divin.

Pierre Beauchamp (1631–1705)

Maître à danser de Louis XIV. On lui attribue la codification des cinq positions des pieds : celles que tu travailles encore à la barre. Figure centrale de l'Académie royale de danse.

Académie royale de danse (1661)

Fondée par Louis XIV pour donner à la danse un statut d'art savant, comme la peinture ou la musique. C'est là que le vocabulaire technique commence à être fixé, pas après pas, mot après mot.

Jean-Baptiste Lully (1632–1687)

Compositeur italien devenu Français, surintendant de la musique du roi. Il forge avec Molière la comédie-ballet, puis fonde l'opéra à la française, où la danse est aussi importante que le chant.

La comédie-ballet

Genre nouveau inventé pour la cour de Louis XIV, où pièce de théâtre et ballet s'entrelacent. Molière écrit les mots, Lully compose la musique, Beauchamp règle les danses. Chef-d'œuvre du genre : Le Bourgeois gentilhomme (1670).