Les lignes et les rêves

La chute et le gel

La Belle au bois dormant (1890), le sommet de l'académisme

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Le ballet classique russe

Le 15 janvier 1890, à Saint-Pétersbourg, le Théâtre Mariinski crée La Belle au bois dormant. Le tsar Alexandre III fait venir Tchaïkovski, le compositeur, dans sa loge. Trois mots : « C'est très joli. » Il en reste blessé.

Pourtant, lui, à une amie, il écrivait : « la musique de ce ballet sera l'une des meilleures de toutes mes œuvres. » Le même ouvrage : pour celui qui l'a fait, un sommet ; pour le puissant qui le reçoit, « très joli ».

On a longtemps voulu qu'il lutte contre ce qu'il était ; il en a tant souffert qu'un jour il a failli ne pas s'en relever. Puis il a compris le contraire, qu'« il n'y a rien de plus vain que de ne pas vouloir être ce qu'on est par nature ».

La question de ce cours

Comment danses-tu le sommeil ?

Nous sommes au sommet de l'académisme russe. À Saint-Pétersbourg, Marius Petipa règne sur le ballet impérial depuis trente ans : il codifie, organise, structure. Avec le compositeur Tchaïkovski, il bâtit La Belle au bois dormant comme une cathédrale, un prologue, trois actes, chaque pas à sa place. C'est de cette architecture que naîtra plus tard l'art de Balanchine.

Régner, ici, c'est occuper une fonction : sa pension, il la recevra d'un ministre de la Cour impériale, pas d'un directeur de théâtre.

Les noms, les actes, la fameuse Rose Adagio : tout se déplie plus bas, dans « pour comprendre les références ».

Le sommeil et l'éveil

Sous la rigueur de l'architecture, une histoire très simple : un corps s'arrête, un autre vient le réveiller. Cent ans entre les deux gestes.

Mais comment fait-on dormir un corps sur une scène de danse ? Un danseur ne peut pas rester inerte un acte entier. Petipa ruse, et chaque ruse est une leçon.

À la fin de l'acte I, Aurore se pique au fuseau. Elle ne s'éteint pas d'un coup : elle danse un vertige, puis s'affaisse. Une chute dansée, pas encore le sommeil.

Alors la fée des Lilas endort la cour d'un seul geste. Courtisans, gardes, marmitons : tout se fige. Le rideau tombe sur un monde suspendu, le sommeil n'est plus un corps, c'est un monde entier retenu dans une seule pose.

À l'acte II, cent ans plus tard, le prince ne trouve pas Aurore couchée : il la voit d'abord en rêve. Une vision, Aurore insaisissable, qui glisse entre ses bras. Le sommeil devient une présence qu'on poursuit et qui échappe.

Puis le château est découvert : la cour figée sous la poussière, Aurore immobile sur son lit. C'est là, et là seulement, qu'un corps endormi tient la scène sans un geste. Le baiser, et tout se réanime.

Pour un danseur, tout est là. Danser le sommeil, ce n'est jamais ne rien faire : c'est faire lire une chute, un rêve, une pose tenue. Immobile, ton corps dit encore un poids, une attente, une direction, et celui qui te regarde le reçoit.

À suivre…

Chaque jour, à la barre, tu refais les mêmes pas, jusqu'à ce qu'ils s'usent, et s'endorment dans l'habitude. Tu peux les refaire une fois de plus. Ou les refaire comme si c'était la première : là, tu ne répètes plus. Tu recrées.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

La Belle au bois dormant (1890)

Créé au Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg. Le tsar Alexandre III fait venir Tchaïkovski dans sa loge et lui dit seulement : « C'est très joli. » Le compositeur en reste blessé. Le ballet, lui, devient le sommet de l'académisme russe.

Marius Petipa (1818–1910)

Chorégraphe français au service de l'Empire russe. Trente ans de règne au Mariinski.

Piotr Tchaïkovski (1840–1893)

Compositeur russe. La Belle est sa première grande collaboration avec Petipa (avant Casse-Noisette). Il dira l'avoir trouvé, avec Petipa, le ballet qu'il rêvait d'écrire.

Ivan Vsevolojski (1835–1909)

Directeur des théâtres impériaux russes. C'est lui qui commande le ballet et donne le sujet, le conte de Perrault, dans le style Louis XIV.

Charles Perrault (1628–1703)

Écrivain français, auteur des Contes de ma mère l'Oye (1697), dont La Belle au bois dormant. Petipa et Tchaïkovski adaptent son conte pour la cour impériale russe.

Aurore

L'héroïne du ballet. Baptisée au prologue, elle danse la Rose Adagio à seize ans, s'endort sous le sort de Carabosse, se réveille cent ans plus tard au baiser du prince Désiré.

Rose Adagio

Célèbre pas de deux de l'acte I : Aurore fête ses seize ans et reçoit une rose de chacun de ses quatre prétendants, en équilibre sur pointe pendant chaque échange. L'un des passages les plus exigeants du répertoire.

Carabosse

La méchante fée oubliée à l'invitation du baptême. Elle jette son sort, Aurore mourra à seize ans en se piquant à un fuseau. La bonne fée Lilas atténue le sort en sommeil de cent ans.

Variation

Solo dansé bref, où un personnage exprime une qualité qui lui est propre. Au prologue de la Belle, chaque fée offre sa variation, la générosité, la grâce, le chant, la prudence, comme autant de dons.

Pas de deux

La danse à deux, le duo central du ballet classique. Structure codifiée : entrée, adage, variation du danseur, variation de la danseuse, coda. Le grand pas de deux d'Aurore et Désiré au troisième acte est un modèle du genre.

Petipa architecte du grand ballet

Au-delà des trois ballets Tchaïkovski, Marius Petipa a signé les grands classiques du répertoire russe : La Bayadère (1877), Don Quichotte (1869), Raymonda (1898). Son écriture est architecturale, chaque œuvre s'organise en grand pas (grandes séquences chorégraphiques structurées), variations (solos courts), ensembles, divertissements, dans un plan précis.