Le 28 juin 1841, à l'Opéra de Paris, un ballet fait entrer la mort sur scène, non pour effrayer, mais pour pardonner.
Au premier acte, Giselle, jeune paysanne qui aime danser, apprend qu'on l'a trahie. Devant tous, elle refait en désordre les gestes de leur rencontre, et elle meurt. Au second, elle revient, fantôme, et sauve pourtant celui qui l'a trompée.
La question de ce cours
Comment un corps, sans un mot, peut-il dire le pardon ?
Nous sommes en plein ballet romantique : le mouvement qui, dans les années 1830-1850, invente le tutu blanc et la danse sur pointes. Sur la scène de l'Opéra, Carlotta Grisi crée le rôle. Giselle est le sommet du genre.
Deux actes, deux mondes
Acte I, le village, le jour, le réel. Giselle aime Albrecht, un noble déguisé en paysan et fiancé ailleurs. Quand la tromperie éclate, elle refait devant tous, décousus, les pas qu'ils avaient dansés ensemble, et elle meurt. Le livret lui donne un cœur fragile.
Acte II, la forêt, la nuit, le surnaturel. C'est le royaume des Wilis. Leur reine, Myrtha, condamne les hommes à danser jusqu'à la mort. Giselle, devenue Wili, protège Albrecht jusqu'à l'aube qui le sauve. Elle pardonne.
Protéger, ici, veut dire tenir. Giselle danse avec lui et le soutient quand ses forces le lâchent. Dans un ballet blanc, c'est elle qui le porte.
Les Wilis
Les Wilis, Gautier les a empruntées à Heine.
Heinrich Heine, De l'Allemagne, 1835
« Les Wilis sont des fiancées mortes avant le jour des noces… À minuit, elles se lèvent, se rassemblent sur les chemins, et malheur au jeune homme qui les rencontre : il faut qu'il danse avec elles jusqu'à ce qu'il tombe mort. »
À l'acte II, le corps de ballet en tutus blancs devient un seul être. Les Wilis avancent, s'arrêtent, respirent ensemble. C'est le ballet blanc : un groupe qui devient un seul corps. La danse n'y montre pas des individus, mais une force.
La ligne qui revient sans cesse dans cette danse, c'est l'arabesque. Elle n'est pas née ici : Blasis l'avait tirée d'un mur peint quelques années plus tôt. Le ballet romantique, lui, en fait son emblème.
Le vrai sous le beau
On admire Giselle pour sa grâce, ses pointes, ses tutus. L'histoire, elle, tient en trois choses : une fille trahie, un cœur qui lâche, et le geste de pardonner à celui qui a menti.
Une vigilance
Le corps aérien, diaphane, de la Wili est une image romantique, inventée par une époque. Ce n'est pas « le » corps juste : ce n'en est qu'un, parmi d'autres.
À suivre…
Giselle meurt trahie ; morte, elle sauve pourtant celui qui a menti. Aucun mot ne dit ce pardon, son corps seul le danse.
Son pardon, c'est de le porter jusqu'au jour.
Un porté se voit du dernier rang, et personne n'a besoin qu'on le lui explique. Ce que tu tiens, tu n'as pas à le dire.
Heinrich Heine (1797–1856)
Poète allemand romantique, exilé à Paris. Théophile Gautier a trouvé chez lui la légende des Wilis, c'est le texte cité plus haut dans le module.
Les Wilis
Esprits féminins du folklore slave et germanique : fiancées mortes avant leurs noces qui, la nuit venue, condamnent les hommes qu'elles rencontrent à danser jusqu'à en mourir. Gautier les emprunte à Heine pour l'acte II.
Le ballet blanc
Genre qui apparaît avec le ballet romantique : le corps de ballet entier vêtu de tutus blancs devient un seul corps, une masse aérienne. L'acte II de Giselle est l'un des premiers ; l'ombre de Nikya dans La Bayadère (1877) en sera un autre sommet.
Adolphe Adam (1803–1856)
Compositeur français. Il a écrit la musique de Giselle en trois semaines. Célèbre aussi pour son cantique de Noël Minuit, chrétiens.
Théophile Gautier (1811–1872)
Poète et critique français, figure du romantisme. C'est lui qui a écrit le livret de Giselle, pour Carlotta Grisi qu'il aimait.
Livret
Le scénario d'un ballet ou d'un opéra : l'histoire, les personnages, les scènes. C'est le point de départ, sans livret, ni musique ni chorégraphie.
Corps de ballet
L'ensemble des danseurs d'une compagnie qui dansent en groupe (par opposition aux solistes et étoiles). Dans le ballet blanc, le corps de ballet devient un seul être aérien.
Jean Coralli (1779–1854)
Chorégraphe italien, maître de ballet à l'Opéra de Paris. Crédité comme chorégraphe principal de Giselle en 1841.
Jules Perrot (1810–1892)
Grand chorégraphe et danseur romantique, longtemps compagnon de Carlotta Grisi. La tradition lui attribue les danses du rôle-titre de Giselle, bien qu'il n'ait pas été crédité en 1841.
Carlotta Grisi (1819–1899)
Danseuse italienne, créatrice du rôle de Giselle à vingt-deux ans. Aimée de Gautier, qui a écrit le livret pour elle.
Ballet romantique
Mouvement esthétique qui, entre 1830 et 1850, invente la danse sur pointes, le tutu, l'être aérien (sylphide, Wili, dryade). La Sylphide (1832) ouvre la voie ; Giselle (1841) en est le sommet.
La Sylphide (1832)
Créée neuf ans avant Giselle, à l'Opéra de Paris. C'est le ballet qui ouvre l'ère romantique : une créature aérienne, un jeune homme qui la poursuit, la touche, et la perd. Marie Taglioni y invente le style du ballet blanc.
Marie Taglioni (1804–1884)
Danseuse italienne, figure phare du ballet romantique. Souvent citée comme la première à avoir dansé sur pointes de bout en bout, avec cette légèreté suspendue qui deviendra l'image même de la ballerine.
La pointe
Cette manière de se tenir sur le bout des orteils, dans un chausson renforcé. Apparaît au début du XIXe siècle pour donner au corps un air d'immatérialité, comme si la danseuse ne touchait plus tout à fait le sol.
Le tutu romantique
Jupe en tulle blanc qui descend à mi-mollet, née avec La Sylphide en 1832. Elle donne l'illusion d'une créature d'un autre monde, nymphe, sylphide, wili. Le tutu court (le tutu « plateau »), plus tard, viendra avec Petipa.