En 1947, à Londres, un homme peint le portrait d'une danseuse. Elle s'appelle Joan Rothwell, elle danse au Sadler's Wells. Lui, Rudolf Benesh, est mathématicien et musicien : il ne danse pas.
En posant pour lui, elle noircit des pages de mots et d'abréviations pour retenir les cours de ses professeurs. Et lui, le musicien, n'en revient pas : comment un art aussi visible que la danse peut-il n'avoir aucune écriture à lui, quand la musique, elle, a la sienne depuis des siècles ?
Un pas que tu connais : écris-le en trois signes, qu'est-ce que tu perds ?
Avant Benesh, la danse ne s'écrivait que par bribes, les pieds chez Feuillet, le temps chez Saint-Léon, le corps entier chez Stepanov. Mais aucun de ces systèmes n'avait vraiment pris. Il a fallu un regard neuf, celui d'un homme du dehors, pour que la danse trouve enfin une écriture vivante.
L'œil du dehors
Rudolf Benesh naît à Londres en 1916, d'un père tchèque et d'une mère anglo-italienne. Mathématicien de formation, il étudie aussi la musique et les arts plastiques. Il n'est pas danseur.
Pour un musicien, l'évidence est là : chaque art a son écriture. La danse n'en a pas ? Alors il faut lui en donner une. Avec Joan, devenue sa femme, il met au point un système. Leur premier livre, paru en 1956, porte les deux noms. En 1955, il est enregistré à Londres sous le nom de Benesh Movement Notation. Trois ans plus tard, le gouvernement britannique le présente à l'Exposition universelle de Bruxelles, parmi les grandes découvertes de la science et de la technique.
« Vous ne lisez pas la notation en tant que telle, pas plus que vous ne lisez un alphabet en lisant cette page : vous lisez un langage. Dans le cas de la notation du mouvement, vous lirez un langage gestuel. »
Écrire ce que l'œil voit
Comment écrire un mouvement sans le trahir ? Benesh part d'une idée simple : n'écrire que ce que l'œil voit vraiment. Il regarde les chronophotographies d'Étienne-Jules Marey, ces images qui, dès 1882, décomposent un geste en poses successives. De l'infinité des positions d'un mouvement, l'œil n'en retient que quelques-unes, les instants-clefs. Ce sont eux, et eux seuls, que Benesh décide d'écrire.
Reste à poser le corps sur la page. Benesh reprend l'homme de Vitruve de Léonard de Vinci et trace cinq lignes par-dessus, une portée, comme en musique, qui épouse le corps de la tête aux pieds et se lit de gauche à droite, dans le sens du temps. Sur cette portée, trois signes suffisent : un trait vertical, un trait horizontal, un point. Diversement modifiés, ils situent chaque partie du corps dans l'espace.
Écrire un geste, ce n'est pas tout noter. C'est choisir, comme l'œil choisit, les instants qui font sens. Le reste, le lecteur le retrouve.
Un langage, pas des signes
Apprendre les signes est facile. Ce qui demande des années, c'est la grammaire : l'art de choisir comment écrire un même mouvement. Car Benesh découvre vite qu'un geste peut s'écrire de deux façons.
L'écriture de base analyse chaque segment autour de la colonne : elle est utile pour un relâché, une prise d'élan, une prise de risque. L'écriture visuelle, elle, suit la ligne de force du dos : elle dit la ligne au sens de la danse classique, l'allure, l'inscription du corps dans l'espace. Les deux disent le même mouvement anatomique, mais pas la même chose.
Choisir entre elles, c'est déjà interpréter. Écrire une danse, chez Benesh, ce n'est jamais copier ce qu'on voit : c'est lire entre les lignes : s'intéresser au non-écrit comme on s'intéresse au non-dit.
L'écriture vivante
Dès 1955, Rudolf et Joan présentent leur système à Ninette de Valois, directrice du Royal Ballet. Elle l'adopte pour sa compagnie et son école, et engage la première choréologue : ce métier neuf que Benesh vient d'inventer : lire, écrire et remonter la danse à partir de partitions.
En France, Angelin Preljocaj travaille avec une choréologue depuis 1992.
« Que ce soit lors de la création ou lors de reprises de rôles, si mon désir est de changer un pas, la notation m'en laisse totalement libre. La rigueur de cet exercice m'offre, paradoxalement, une totale liberté. »
Aujourd'hui encore, la notation Benesh s'écrit et se lit, au Conservatoire de Paris, où elle est enseignée depuis 1995. Sa collection rassemble les œuvres de plus de deux cent cinquante chorégraphes, du XVIIIe siècle à nos jours. L'écriture d'un non-danseur a tenu sa promesse : rendre la danse lisible, sans jamais la figer.
À suivre…
Un geste ordinaire, ouvrir une porte, poser un sac.
Trois signes pour l'écrire, trois pas plus : il faut déjà choisir ce qu'on garde, la direction, la vitesse, l'endroit du corps qui part en premier.
Puis relire la feuille le lendemain, et refaire le geste. L'écart entre les deux, c'est exactement le problème que Rudolf et Joan Benesh ont passé des années à réduire.