Le 18 décembre 1892, à Saint-Pétersbourg, le Théâtre Mariinski crée Casse-Noisette. La salle est mitigée, le premier acte plaît, le second moins. Pourtant ce ballet, fait pour Noël, deviendra le plus populaire de tout le répertoire, celui qu'on danse, encore aujourd'hui, dans le monde entier, chaque fin d'année.
À quel moment, exactement, ton salon devient-il une forêt ?
Casse-Noisette est la dernière collaboration de Petipa et Tchaïkovski, et la plus joueuse. C'est un ballet qui ouvre une porte que le grand ballet académique avait fermée : celle de l'enfance, du rêve et du merveilleux.
L'histoire vient d'un conte d'Hoffmann, l'écrivain du double-fond : sous la réalité du jour, autre chose veille la nuit. (Le conte, la bataille des souris : tout se déplie plus bas.)
La transformation
Tout, dans Casse-Noisette, est question de transformation. Un soir, dans un salon banal, on dresse un sapin. La nuit tombe. Et soudain : ce qui était décor danse, ce qui était petit devient immense.
C'est la signature du merveilleux : non pas un autre monde, mais le nôtre, déplacé d'un cran. Le casse-noisette n'a pas disparu, il s'est animé.
Le merveilleux fait au salon ce que la nuit fait à ta chambre.
Pour le danseur, c'est un défi très précis : comment passer du quotidien au merveilleux sans rupture ? Quel léger glissement suffit ?
Les danses du monde
Au royaume des sucreries défile une suite de danses de pays : l'Espagne, l'Orient, la steppe russe. Ces danses de caractère puisent dans des gestuelles populaires stylisées : le ballet s'ouvre à des vocabulaires qu'il n'utilisait pas.
C'est, à sa manière, une invitation au monde : à condition d'un regard d'aujourd'hui : ces danses « du monde » sont vues à travers le prisme de la Russie impériale de 1892. Belles à danser, parfois caricaturales, selon comment on les remonte.
Ces danses portent le regard de 1892. « Chinoise », « arabe », « espagnole » : ce sont d'abord des noms de friandises, et les gestes qui vont avec ont été composés à Saint-Pétersbourg. Ils disent l'idée qu'on se faisait d'un pays, pas ce qu'on y dansait.
Beaucoup de productions du XXe siècle y ont ajouté le maquillage des yeux, les index levés, la tête qui dodeline. En 2017, Georgina Pazcoguin, soliste au New York City Ballet, et Phil Chan ont lancé Final Bow for Yellowface. Presque toutes les grandes compagnies américaines ont signé depuis, et le New York City Ballet a réécrit sa danse du thé.
Ce sont des danseurs qui ont ouvert cette question, depuis le plateau. Tu peux la porter en regardant : ce que je vois là, est-ce que ça vient d'une danse, ou d'une idée qu'on se faisait de ceux qui la dansent ?
À suivre…
Un casse-noisette de bois devient un prince ; un salon devient une forêt de neige. Le moment exact est difficile à saisir : quand on s'en aperçoit, il a déjà eu lieu.