En 1952, à New York, Merce Cunningham passe des mois à remplir des tableaux. Il y range tout ce qu'un corps peut faire : les mouvements, leurs durées, leurs directions, le nombre de danseurs en scène.
Puis il lance une pièce de monnaie. Pile ou face décide de ce qui vient après quoi.
La pièce s'appellera Suite by Chance. Elle est créée le 24 mars 1953.
Que danserais-tu à pile ou face ?
Merce Cunningham (1919-2009) a d'abord été danseur chez Martha Graham, de 1939 à 1945. Six ans à porter des personnages, des mythes, des états intérieurs. Chez Graham, un geste veut dire quelque chose.
À l'été 1953, pendant une résidence d'enseignement au Black Mountain College, il fonde sa propre compagnie. Et il pose une question qui déroute son époque : et si un mouvement n'avait à signifier rien d'autre que lui-même ?
Pile ou face
Cunningham veut sortir de ses propres habitudes. Un chorégraphe qui compose choisit, et en choisissant il retombe sur ce qu'il aime déjà, ce qu'il sait faire, ce qui lui ressemble.
Alors il confie une partie des décisions au hasard. En janvier 1951, dans Sixteen Dances for Soloist and Company of Three, le tirage fixe l'ordre des neuf sections, puis la composition du quatuor final. Deux ans plus tard, Suite by Chance va plus loin : on la tient généralement pour sa première danse entièrement composée de cette manière.
« C'est, pour l'instant, une façon de libérer mon imagination de ses propres clichés, et c'est une merveilleuse aventure d'attention. »
Le hasard n'est donc pas une paresse, ni une farce. C'est un outil pour aller là où son goût ne l'aurait jamais mené.
Chacun de son côté
Si le mouvement n'a pas à illustrer une histoire, il n'a pas non plus à illustrer une musique.
Avec le compositeur John Cage, son collaborateur et son compagnon de vie de la fin des années 1930 jusqu'à la mort de Cage en 1992, il pose une règle simple et vertigineuse : la danse, la musique et le décor sont fabriqués séparément, par des personnes différentes, et ne se rencontrent qu'au moment de la représentation. La seule chose qu'ils partagent, c'est la durée.
Summerspace, créé le 17 août 1958 : Morton Feldman écrit la musique, Robert Rauschenberg conçoit le décor et les costumes, Cunningham règle la danse. Chacun de son côté, sans se consulter.
Cette manière de travailler n'a longtemps été payée par personne. En 1964, la compagnie part six mois autour du monde sans un dollar du gouvernement américain : des dons privés, la billetterie et un prêt de Robert Rauschenberg paient le voyage.
Les répétitions se font souvent en silence. Il arrive que les danseurs découvrent la musique à la générale, parfois au soir de la première. Ce qu'on voit et ce qu'on entend ne se commentent pas : ils ont lieu ensemble, et c'est tout.
Aucun point n'est le centre
Reste l'espace. Dans le ballet tel qu'il l'a appris, la scène est frontale : il y a un devant, un centre, et le centre est l'endroit important. C'est là qu'on place ce qu'il faut regarder.
Cunningham décide que tous les points de la scène se valent. Un coin vaut le milieu. Un corps peut être vu de dos, de profil, de trois quarts, avec le même intérêt. Plusieurs choses peuvent arriver en même temps sans qu'on te dise laquelle compte.
Il raconte avoir lu une phrase qu'il attribue à Einstein : « il n'y a pas de points fixes dans l'espace ». S'il n'y a pas de point fixe, alors chaque point vaut les autres.
Sa scène est un ciel : aucun point n'y est le centre.
Cunningham ne rejette pas la technique. Il a étudié à la School of American Ballet, il a chorégraphié pour des compagnies de ballet, et il a construit sa propre technique, enseignée aujourd'hui encore, avec cinq positions du dos : droit, courbe, cambré, torsion, inclinaison. Ses danseurs travaillent énormément. Le hasard ne dispense de rien.
« Si un danseur danse, tout est là. Le sens est là, si c'est cela que vous voulez. »
Le sens n'est pas supprimé. Il est rendu à celui qui regarde.
À suivre…
Merce Cunningham est mort le 26 juillet 2009, à quatre-vingt-dix ans. Il avait organisé lui-même ce qui arriverait ensuite.
Sa compagnie n'a pas fermé le jour de sa mort. Elle a dansé encore deux ans, une dernière tournée, jusqu'au 31 décembre 2011. Puis elle s'est arrêtée, comme il l'avait décidé.
Pas de compagnie éternelle qui rejouerait ses pièces pour toujours. À la place, il a fait constituer pour chaque œuvre un dossier complet, vidéos, notes, partitions, de quoi permettre à d'autres de la remonter un jour.
Il n'a pas voulu un musée. Il a voulu que ça puisse se redanser.