Une dernière fois, est-ce que ça se danse pareil ?
Un soir de mai 1987
Le 30 mai 1987, au Palais Garnier, on crée In the Middle, Somewhat Elevated. Trois personnes, trois âges.
Rudolf Noureev dirige la danse à l'Opéra de Paris depuis quatre ans. Il a quarante-neuf ans, et c'est lui qui commande la pièce.
William Forsythe la chorégraphie. Il en a trente-sept.
Sylvie Guillem la danse. Elle en a vingt-deux. Noureev l'avait nommée étoile trois ans plus tôt, à dix-neuf ans : la plus jeune de l'histoire de l'Opéra.
Celui qui commande, celui qui fabrique, celle qui danse.
Garder les pas, retirer l'aplomb
Le vocabulaire de la pièce est classique. On y reconnaît les pas, ceux que tu travailles à la barre.
Ce qui change, c'est l'aplomb. L'axe quitte le milieu du corps, la jambe part plus loin que ne l'autorisait la ligne, le buste s'engage au lieu de tenir.
Blasis cherchait l'aplomb, cette verticale qui ne cède pas. Forsythe garde les pas de Blasis et lui retire sa verticale. Le déséquilibre cesse d'être une faute pour devenir une matière.
Deux ans plus tard, en 1989, Guillem a vingt-quatre ans et quitte l'Opéra de Paris pour Londres. On ne quittait pas ce rang-là : être étoile, c'était une place tenue jusqu'au bout.
La dernière date
Vingt-six ans passent. Puis elle annonce, un an à l'avance, la date de sa dernière représentation.
Le 31 décembre 2015, à Tokyo, elle danse le Boléro de Béjart, au terme d'une tournée d'adieu commencée en mars. Le concert est réglé pour que la dernière mesure tombe à minuit. Elle a cinquante ans.
Elle n'a pas dit pourquoi, et ce n'est pas à nous de le dire à sa place. Elle a dit quand.
Elle a dansé comme elle s'est arrêtée : en décidant.
Et pendant un an, elle a dansé en le sachant. Une dernière fois ne se danse pas comme une autre. Non pas avec plus de force : avec une autre présence.
Elle a écrit son point final elle-même.
À suivre…
Il y a sur ce site une autre danseuse. En 1962, Margot Fonteyn a quarante-deux ans et s'apprêtait à quitter la scène quand Noureev, vingt-quatre ans, arrive. Elle ne s'arrête pas : ils danseront ensemble dix-sept ans.
Noureev est dans les deux histoires. Il fait continuer l'une, il nomme l'autre.
L'une ne s'arrête pas quand on l'attendait. L'autre s'arrête quand personne ne le demandait.
Dans les deux cas, la date leur appartient.