Les ruptures

Le souffle et la contraction

Martha Graham et le corps du dedans

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Les modernités

Dans les années 1920, à New York, une jeune Américaine cherche une autre manière de danser. Pas comme Duncan, qui laisse le corps flotter, mais vers le dedans, vers le ventre, vers le sol.

Martha Graham va inventer une technique qui part du souffle et qui assume le poids. Une danse qui ne cache plus rien de ce qui, dans un corps, se contracte.

La question de ce cours

Quand tu vides tout ton air et qu'il revient seul, qu'est-ce qui bouge en premier ?

Martha Graham (1894-1991) est l'une des grandes figures de la danse moderne américaine. Après Duncan, elle refuse le ballet, mais aussi la légèreté grecque. Elle cherche un corps plus terrien, plus dense, plus vivant. Un corps qui respire, qui pèse, qui frappe le sol.

Le souffle initie

Chez Graham, tout commence par le souffle. Elle observe qu'à chaque inspiration, le ventre s'ouvre et le dos s'allonge. À chaque expiration, quelque chose se resserre au creux du buste, et la colonne s'incurve.

C'est le principe même de sa technique. Le souffle ne prépare pas le mouvement : il est le mouvement. Inspir : ouverture. Expir : contraction.

Contraction & release

Graham nomme cette bascule : contraction et release.

La contraction : le ventre se creuse, la colonne s'arrondit, le poids descend. Ce n'est pas un pli mécanique : c'est comme si une émotion prenait le corps par le centre.

Le release : le souffle rentre, le dos se déplie, la verticale revient. Le corps se rouvre, sans triompher.

Ce que sa danse montre, c'est le corps qui pleure, qui désire, qui tremble. Non plus la ligne pure du ballet, ni la vague heureuse de Duncan, mais ce qui, du dedans, cherche à sortir.

Le sol comme partenaire

Graham danse souvent au sol. Elle s'assied, se couche, se relève. Elle a codifié des chutes, vers l'avant, vers l'arrière, sur le côté, depuis la hauteur. Dans presque toutes, le danseur pousse vers le haut pendant qu'il descend : on ne s'effondre pas, on retient sa propre chute. Le poids est assumé, jamais nié. Pour elle, le sol n'est pas une chute : c'est un partenaire.

Le ballet explore le haut ; Graham explore le bas et le milieu, la verticale, la spirale, le sol. De son école new-yorkaise sortira la première grande technique moderne, transmise jusqu'à aujourd'hui.

À suivre…

Tu respirais déjà avant de lire cette phrase. Ton ventre s'est ouvert, s'est refermé, plusieurs fois, et tu n'as rien décidé.

Graham est allée chercher la danse exactement là, dans ce qui bouge en toi sans permission. C'est une matière que tu as toujours sur toi, et qui ne s'épuise pas.

Et quand tu regardes quelqu'un danser, essaie d'écouter son souffle avant sa ligne. Tu vois souvent d'où part le geste, et ce que ça creuse dans le dos, dans le ventre, dans le sol.

Une vigilance

La contraction Graham n'est pas une expression forcée. Ce n'est pas « faire semblant de souffrir ». C'est laisser un souffle déjà présent s'inscrire dans le corps, sans le surjouer.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Martha Graham (1894–1991)

Danseuse et chorégraphe américaine, l'une des grandes fondatrices de la danse moderne. Elle a inventé une technique, la première grande technique moderne codifiée, et créé plus de cent quatre-vingts œuvres au long d'une carrière de plus de soixante ans.

Contraction & release

Le principe fondateur de la technique Graham. À l'expir, le ventre se creuse et la colonne s'arrondit : contraction. À l'inspir, le corps se déplie : release. Non pas une gymnastique, mais une manière de faire du souffle le moteur du mouvement.

Le travail au sol

Chez Graham, le sol n'est pas un accident, c'est un espace de danse à part entière. Assise, à genoux, allongée : la danseuse assume le poids et invente des mouvements que le ballet, tourné vers le haut, n'avait jamais explorés.

Louis Horst (1884–1964)

Pianiste, compositeur et directeur musical de Martha Graham pendant plus de vingt ans. Il l'a poussée vers l'abstraction et lui a fait découvrir la musique moderne. Son influence sur les grands ballets Graham est décisive.

Lamentation (1930)

Solo bref et bouleversant. Graham danse assise sur un banc, enveloppée dans un tube de tissu extensible qui la contient. Seuls le buste, les bras, les mains, la tête peuvent bouger. Le tissu tire, résiste, s'étire, comme le chagrin lui-même.

Appalachian Spring (1944)

Créé le 30 octobre 1944, elle a cinquante ans. L'un des ballets Graham les plus célèbres, sur une musique d'Aaron Copland. Une jeune mariée, un jeune époux, un prédicateur et une pionnière : l'Amérique rurale et fondatrice. Un ballet lumineux qui remporte le prix Pulitzer.

Cave of the Heart (1946)

Le mythe de Médée, revisité. Graham y explore la jalousie, la vengeance, la douleur. C'est le début de sa grande période mythologique, où les archétypes grecs deviennent des figures pour dire les états intérieurs.

Martha Graham School (fondée en 1926)

École qu'elle ouvre à New York pour transmettre sa technique. Existe toujours aujourd'hui. Des générations de danseurs, de Merce Cunningham à Paul Taylor en passant par Alvin Ailey, y sont passés avant de tracer leur propre voie.

La mythologie comme matière

À partir des années 1940, Graham puise dans les mythes grecs (Médée, Œdipe, Jocaste, Clytemnestre) pour dire, à travers ces archétypes, ce qui se joue dans un corps humain d'aujourd'hui. Le mythe n'illustre pas : il révèle.