Les sciences du corps

Le geste qui révèle

François Delsarte et la loi de correspondance

Planche du système Delsarte : neuf mains dessinées en grille, chacune nommée (concentrique, normale, excentrique), chaque attitude de la main correspond à un état intérieur.
Les attitudes de la main, planche du système de François Delsarte (G. Stebbins, Delsarte System of Expression, 1891). Domaine public.
Écouter l'introduction 0:00
Codifier le corps

Un professeur de chant, à Paris, perd la voix. Sa carrière de chanteur s'arrête net. Alors il se met à observer : dans la rue, au théâtre, aux enterrements, il regarde comment les corps disent ce que les mots taisent.

Il s'appelle François Delsarte. De cette observation patiente, il tirera tout un système, qu'il n'écrira jamais.

La question de ce cours

Une émotion qui te traverse, où, dans ton corps, trouve-t-elle son geste ?

Delsarte n'a pas laissé de traité. Son enseignement nous est venu par ses élèves, qui ont recueilli ses principes, comme Geneviève Stebbins, dont le Delsarte System of Expression paraît en 1886. Et c'est déjà une leçon : ce qu'il transmet ne tient pas dans un livre, mais dans une manière de regarder le corps.

Un maître sans livre

Pourquoi rien écrit ? Parce que ce qu'il cherche ne se range pas en règles. Delsarte traque quelque chose de fuyant : le lien entre l'état intérieur et le geste qui le trahit.

La loi de correspondance

L'un de ses principes, la loi de correspondance, tient en une phrase : chaque mouvement du dedans a un signe au dehors. La peur resserre. L'élan ouvre. Le doute retient. Le corps parle avant les mots, souvent malgré nous.

D'après l'enseignement de Delsarte

Le geste ne décore pas l'émotion. Il la révèle. On ne joue pas la joie : on la laisse passer, et le corps s'en charge.

Où vit l'émotion

Delsarte observe que tout ne se loge pas au même endroit. L'élan vital part des appuis et des jambes ; l'émotion habite le buste, le souffle ; la pensée se lit dans la tête, le regard. Trois étages d'un même corps.

Ce n'est pas une carte à apprendre. Un mouvement intérieur, aller vers ou se retirer, se loge quelque part en premier, et c'est cet endroit-là qui intéressait Delsarte.

À suivre…

Delsarte n'a pas trouvé son système dans un studio. Il l'a cherché dans la rue, dans les jardins, dans les hôpitaux, partout où des gens ne savaient pas qu'on les regardait.

Un bus, une salle d'attente : une épaule, une nuque, deux mains posées. Ce que la personne ressent, personne n'en sait rien.

Ce qui se voit, c'est l'endroit du corps où ça se tient. C'est là qu'il a commencé.

Delsarte lisait les brouillons du corps.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

François Delsarte (1811–1871)

Chanteur d'opéra français devenu pédagogue. Il n'a jamais écrit son traité, sa pensée nous est parvenue par ses élèves, qui l'ont recueillie et diffusée. Sa méthode a influencé le théâtre, la danse moderne et jusqu'au cinéma muet.

La loi de correspondance

L'idée centrale de Delsarte : chaque mouvement du dedans (émotion, intention) a un signe au dehors (geste, posture, respiration). Il ne s'agit pas d'imiter, le corps révèle avant que la volonté ne s'en mêle.

Les trois zones du corps

Delsarte divise le corps en trois zones expressives : la tête (vie mentale), le torse (vie affective), les membres (vie physique). Chaque geste, selon la zone d'où il part, révèle une couche différente de l'être.

Les Delsarte américains

À sa mort, sa méthode traverse l'Atlantique. Elle est reprise (et transformée) par Steele MacKaye, Genevieve Stebbins, puis Ruth Saint Denis. Ces pédagogues préparent le terrain de la danse moderne américaine, dont Isadora Duncan.

Ted Shawn (1891–1972)

Danseur et pédagogue américain. Il traduit Delsarte pour la danse et la transmet à ses élèves, dont Martha Graham. Une lignée pédagogique invisible relie Delsarte au XXe siècle entier.

Le geste involontaire

Le geste qu'on fait avant d'y penser : un doigt qui se crispe, une nuque qui rentre, un pied qui frotte. C'est là, pour Delsarte, que le corps parle vrai, la volonté n'a pas encore composé.

Rhétorique du corps

Nom qu'on a donné à la méthode Delsarte au XIXe siècle. À l'origine, c'est un art oratoire (comment gesticuler en parlant en public). Delsarte le pousse plus loin : le corps devient une langue en soi, indépendante des mots.