La colonne vertébrale

L'axe qui respire

La colonne vertébrale : quatre courbes, un ressort, l'axe de la danse.

L'anatomie vivante

La colonne vertébrale est l'axe du corps dansant : elle porte la tête, relie le bassin aux épaules, protège la moelle. Mais elle n'est pas une tige rigide plantée dans le bassin : c'est un empilement mobile, courbé, qui amortit et qui vit.

Et avant même le premier geste, quelque chose la traverse déjà : le poids. La gravité tire vers le bas sans interruption, debout, assis, endormi. L'axe est ce que le corps oppose à cette traction, sans jamais la faire cesser.

Planche Bourgery, la colonne vertébrale, de profil

La colonne, de profil, les quatre courbes

De profil, la colonne fait quatre courbes : elles la transforment en ressort et amortissent chaque pas, chaque saut. Les effacer pour « faire droit », c'est perdre le ressort.

Planche de Bourgery & Jacob, Traité complet de l’anatomie de l’homme (1831), domaine public.

L'axe et la gravité

Les muscles qui entourent l'axe travaillent par paires, de part et d'autre, et leur tâche est continue : corriger les effets de la pesanteur. Ils ne fabriquent pas le grand geste, ils fabriquent l'appui à partir duquel le grand geste devient possible. Un bras ne s'ouvre loin que si quelque chose, derrière, a déjà tenu le poids.

Quatre courbures, un ressort

Vue de profil, la colonne n'est pas droite : elle dessine quatre courbes, au cou, au dos, aux lombaires, au sacrum. Elles ne sont pas des faiblesses : elles transforment la colonne en ressort. Une colonne courbée résiste à la compression environ dix fois mieux qu'une colonne droite : chaque courbe absorbe et répartit les chocs de la marche, du saut, de la réception.

Les sentinelles du dos

Contre chaque vertèbre veillent de petits muscles profonds : les sentinelles du dos. Ils ne font pas de grands mouvements : ils relient chaque vertèbre à sa voisine et ajustent la posture en permanence. On ne les commande pas directement : on les éveille par l'intention et la justesse de l'appui.

Un axe qui s'est construit

Personne ne naît avec cet axe. Le nouveau-né a le tronc mou et les extrémités toniques : assis, il s'enroule. Le redressement se construit en quelques mois, contre le poids, et pendant ce chantier c'est la respiration qui tient le buste : le souffle gonfle et fait bouée, faute de mieux. Quand les muscles prennent le relais, le souffle ne quitte pas ce poste, il change de manière. Le diaphragme reste un appui toute la vie, à chaque seconde ; simplement, il n'a plus besoin de se bloquer pour tenir, et l'air passe pendant que ça tient. Une chose, dans ce chantier, ressemble déjà à la danse : la torsion. Le jour où les épaules commencent à se dissocier du bassin, le buste trouve sa tenue dans la spirale des muscles croisés, et le gonflement du souffle cesse d'être utile. Tourner le haut sur le bas, c'est tenir autrement. L'axe n'est donc pas une pièce livrée avec le corps : c'est un équilibre entretenu contre le poids, où respirer et tenir cessent de s'exclure.

L'auto-grandissement

Grandir, en danse, ce n'est pas se raidir. C'est opposer deux directions : le sacrum vers le sol et la tête vers le ciel. Cette double intention étire délicatement l'axe, décomprime les disques entre les vertèbres et réveille les muscles profonds sans les durcir. Les courbes restent, elles ne s'effacent pas, mais l'ensemble s'allonge, respire et reste disponible pour le mouvement.

Un autre regard

« Tiens-toi droit » : la consigne est ancienne, et elle vise juste, un dos qui se tient porte mieux et se voit de loin. Prise à la lettre, pourtant, elle raidit. Pour paraître droit, on efface les courbes, on serre les fessiers, on rentre le menton, on bloque les côtes. La colonne devient une tige, et une tige rectiligne encaisse dix fois moins bien la compression qu'un ressort. En voulant se tenir, on perd justement ce qui protège.

L'AFCMD renverse la consigne : on n'aplatit pas les courbes, on éveille l'axe. Le grandissement ne vient pas d'un effort qui pousse vers le haut, mais de l'opposition de deux pôles : le sacrum s'enracine vers le sol, la tête flotte vers le ciel. Entre les deux, les sentinelles profondes se réveillent d'elles-mêmes et soutiennent l'empilement des vertèbres.

On peut objecter que ce chantier du redressement appartient au bébé, et qu'il est clos depuis longtemps. Il l'est, pour la station debout. Il se rouvre à chaque fois que l'appui devient incertain : un équilibre tenu à la limite, une réception, un porté, un geste inconnu. Le souffle reprend alors son vieux rôle de secours, il se bloque pour tenir. C'est le signe le plus fiable qu'on puisse observer sur soi : la respiration qui s'arrête n'est pas un manque de volonté, c'est un axe qui redemande un appui de secours.

Alors la colonne reste ce qu'elle est : un axe vivant, courbé, respirant. Elle porte sans se crisper, elle ondule sans s'effondrer. Surveiller son dos, ce n'est pas le figer : c'est lui rendre ses deux directions.

Les pionniers

Irmgard Bartenieff a étudié comment l'axe relie le bassin à la tête et organise le soutien du corps entier : la colonne dialogue avec tout le reste plutôt que de tenir seule.

Ce qui est relié

Elle est soutenue de l'intérieur, prolongée vers les bras, et le poids qu'elle organise finit toujours par arriver quelque part.

Et côté histoire : cette verticale qui s'étire entre le sol et le ciel, c'est aussi la ligne et l'aplomb que la danse a cherché à composer, l'axe du corps devenu ligne du dessin, où se nouent les lignes et les rêves.

Le même poids se traite autrement ailleurs. L'aplomb le tient et n'en laisse rien voir ; d'autres l'ont pris pour matière, le sol comme partenaire chez Graham, le corps renversé dans le Sacre. Rien ne change dans la colonne d'une époque à l'autre : ce qui change, c'est ce qu'on décide de montrer de la gravité.

Pour comprendre

Les os, les muscles et les mots de cette fiche, en clair.

Vertèbres (les 33 maillons)

Les os empilés qui forment la colonne : 7 cervicales (le cou), 12 dorsales (où s'accrochent les côtes), 5 lombaires (le bas du dos), puis le sacrum et le coccyx. Empilés, ils tiennent le corps debout et protègent la moelle épinière.

Gravité (le poids qui ne s'arrête jamais)

La force qui attire tout vers le centre de la Terre. Elle ne se met pas en pause : elle traverse le corps debout, assis, couché, endormi. Les muscles autour de la colonne corrigent ses effets en permanence, sans qu'on ait à y penser. En danse, elle n'est ni une ennemie ni une alliée : elle est la condition, ce avec quoi tout geste compose.

Tonus (le fond de tension)

Le degré de tension des muscles au repos, avant tout mouvement voulu. Il monte et descend selon la fatigue, l'émotion, le bruit, le regard des autres. On ne le mesure pas facilement ; ce qui s'observe, c'est la façon dont il se règle : trop haut, le geste durcit ; trop bas, l'axe s'affaisse.

Courbures (les quatre courbes)

La colonne n'est pas droite comme un bâton : vue de profil, elle dessine quatre courbes qui la transforment en ressort. Elles amortissent les chocs de la marche, du saut, de la réception. Les effacer pour « faire droit » fragilise le dos.

Disques intervertébraux (les coussins)

De petits coussins souples glissés entre deux vertèbres. Ils amortissent et laissent la colonne bouger : se pencher, se tourner, onduler. Quand on s'auto-grandit, ils se décompriment un peu et respirent.

Multifides (les sentinelles profondes)

De tout petits muscles profonds, tendus d'une vertèbre à sa voisine, tout le long de la colonne. Ils ne font pas de grands gestes : ils stabilisent l'axe et ajustent la posture en permanence. On ne les commande pas ; on les réveille par l'intention et la justesse de l'appui.

Auto-grandissement (les deux directions)

Grandir sans se raidir. On laisse le sacrum descendre vers le sol, lourd, et en même temps le sommet de la tête monter vers le ciel, léger. Les courbes restent ; l'axe s'étire, respire et reste prêt pour le mouvement.

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