Le 6 juillet 1962, à New York, dans une église de Washington Square. Il fait très chaud, la salle est pleine, environ trois cents personnes. Pour aller s'asseoir, il faut traverser un film déjà projeté.
Vingt-trois pièces se suivent ce soir-là. Ceux qui les dansent croient que ce sera unique : une seule fois, pour ne pas gâcher le travail fait en cours.
Qui décide que ce que tu fais est de la danse ?
Une église, un vendredi soir
La Judson Memorial Church, au bord de Washington Square, n'était pas une salle de spectacle. C'était une église qui s'occupait déjà du monde : les syndicats, les droits civiques, la déségrégation des écoles.
Le pasteur chargé des artistes avait une règle : aider le plus de monde possible, et ne rien censurer. Il dira plus tard : « J'ai eu peur du genre de danse qu'ils faisaient. J'étais habitué au ballet. » Il a dit oui quand même.
Ce ne sont pas des amateurs. Leur propre communiqué de presse parle de « jeunes danseurs professionnels ». Plusieurs dansent chez Cunningham. Le refus de la virtuosité vient de gens qui l'ont.
Tout vient de la marche
Ce qu'ils mettent sur scène, ce sont des gestes de tous les jours. Marcher, courir, s'asseoir, porter un objet, faire une tâche jusqu'au bout.
Steve Paxton, dans ses mots : « Je voulais travailler avec un élément de l'être humain qui ne soit pas du mouvement construit, technique, et j'ai commencé à regarder la marche. »
Regarder la marche, ce n'est pas la même chose que marcher. Tu marches depuis que tu as un an, sans y penser. Eux se sont mis à y penser, et à le montrer à des gens assis dans le noir.
Dix ans plus tard, Paxton pousse cette idée jusqu'au bout. En 1972, il invente le contact improvisation : deux corps qui se touchent, se donnent leur poids, tombent et se rattrapent, sans que rien ne soit fixé à l'avance. Du geste le plus ordinaire, marcher, sort une danse où l'on ne peut rien faire seul.
Marcher sur un mur
Le 18 avril 1970, à New York, Trisha Brown fait descendre un homme le long de la façade d'un immeuble de sept étages. Il s'appelle Joseph Schlichter. Il est attaché dans un harnais, à un seul câble, et il marche perpendiculairement au mur, le corps à l'horizontale. Ils sont une quarantaine à regarder.
Trisha Brown a expliqué ce qui l'intéressait : « Le paradoxe d'une action travaillant contre une autre m'intéresse beaucoup. La gravité agit dans un sens sur le corps, et mon intention d'avoir une personne qui marche naturellement agit dans l'autre. »
Marcher naturellement, en étant suspendu dans le vide. C'est là que le mot « ordinaire » se retourne.
Une danseuse qui a repris cette pièce, Rachael Lincoln, dit ce qui l'a rendue nerveuse : « à quel point c'est révélateur dans sa simplicité, et que la moindre petite chose se voit. »
Et elle ajoute une phrase qu'il faut garder : « C'est un duo avec le grimpeur qui m'assure. Je ne fais que répondre à son timing. » Sur scène, on voit une personne. En vrai, ils sont deux.
Un geste, puis deux
En 1971, Trisha Brown danse seule pendant quatre minutes trente. La pièce s'appelle Accumulation.
Elle en a décrit la règle : un geste simple, répété jusqu'à ce qu'il soit entré dans le corps. Puis un deuxième, ajouté au premier. Puis un troisième. Et ainsi de suite, jusqu'à ce que le corps ne suive plus.
Il n'y a rien à comprendre. Il y a à tenir.
On dit souvent que ces gens ont ouvert la danse à tous les corps. Presque tous étaient blancs. Une historienne de la danse, Wendy Perron, l'écrit sans détour, et une chercheuse, Rebecca Chaleff, va plus loin : remplacer le corps entraîné par le corps ordinaire n'a pas supprimé la norme, cela l'a rendue invisible. Un corps ordinaire, c'est toujours l'ordinaire de quelqu'un.
À suivre…
En 1983, Trisha Brown donne à sa compagnie cinq consignes pour fabriquer une pièce : rester simple, agir à l'instinct, rester en bordure, travailler la visibilité et l'invisibilité, se mettre en ligne.
Ces cinq phrases ont survécu à la pièce. D'autres danseurs les ont reprises depuis, dont une compagnie où dansent des interprètes handicapés : mêmes consignes, autres corps, autre pièce.
Une danse peut donc se transmettre sans être copiée. Ce qu'on se passe, ce n'est pas la forme, c'est la règle du jeu.
Et dans toute cette histoire, personne n'a demandé l'autorisation à quiconque. Ceux qui l'ont dansé ont décidé que c'en était.