Une fête de quartier, dans le Bronx, au début des années soixante-dix. Le disc-jockey remarque que les gens attendent tous le même moment du disque : le break, ce passage où les voix s'arrêtent et où il ne reste que la batterie.
Alors il prend deux exemplaires du même disque, et il fait durer ce passage. Cinq secondes deviennent cinq minutes.
Ceux qui dansent là-dessus, on les appellera les b-boys et les b-girls. La danse est née d'un trou dans la musique, tenu ouvert exprès.
Dans ton cours, qui décide du moment où tu danses ?
Le cercle
Cette danse ne se fait pas face à un miroir, en rangs, tournée vers quelqu'un qui corrige. Elle se fait en cercle.
Personne n'est devant. Personne ne distribue les tours. Le centre est vide, et on y entre quand on a décidé d'y entrer.
Regarde ce que ça déplace. En cours, le moment où tu danses t'est donné : un groupe, une diagonale, un ordre. Là, il faut le prendre. Et le prendre est déjà une partie de la danse.
Ceux qui restent autour ne sont pas un public. Ils tiennent le cercle : sans eux, il n'y a plus d'espace au milieu. Ils frappent, ils crient, ils se resserrent ou s'écartent, et la taille du cercle change ce qu'on peut y faire.
Prendre le sol avec les bras → Le bras naît du dos · Le pied et le sol
Répondre, pas gagner
Quand deux danseurs se répondent dans le cercle, on appelle ça un battle, et le mot trompe. Ce n'est pas une bagarre : c'est une conversation où chacun parle à son tour.
La règle tient en une phrase : tu dois avoir regardé ce que l'autre vient de faire. On reprend son geste, on le retourne, on le dépasse, on s'en moque. Ce qui ne répond à rien ne compte pas, même exécuté parfaitement.
C'est l'inverse exact d'une variation apprise à l'avance, qui serait la même quel que soit celui d'en face.
Entrer dans la maison
Cette danse arrive en France par les disques, par les places où l'on peut poser un carton, et par la télévision : à partir de janvier 1984, une émission hebdomadaire lui est entièrement consacrée, présentée par Sidney. C'était la première au monde.
Elle se danse dehors, dans des gymnases, dans des halls. Pas de professeur, pas d'école, pas de diplôme : on apprend en regardant, et en se faisant reprendre par plus expérimenté que soi.
Puis des compagnies se montent, des pièces se créent, et des chorégraphes venus de ce cercle-là finissent par diriger des centres chorégraphiques nationaux, ces maisons publiques réservées jusque-là à d'autres danses.
Le chapitre que tu lis demande quels corps ont le droit d'apparaître. Ici, la question s'est posée autrement : une danse née sans autorisation a fini par recevoir les clés.
À suivre…
En entrant dans les maisons, cette danse a gagné des plateaux, des budgets, des écoles. Elle y a aussi perdu quelque chose : dans un théâtre, le public est assis dans le noir, en rangs, et le cercle n'existe plus.
Les deux continuent, côte à côte. Le même danseur peut faire une pièce le samedi et entrer dans un cercle le dimanche.
Reste ta question du début. Dans ton cours, le moment t'est donné. Ailleurs, il se prend. Tu connais maintenant les deux, et ils ne demandent pas le même courage.