Quels corps ont le droit

Aller voir soi-même

Katherine Dunham, de l'enquête à la scène, 1935-1938

Danser avec ceux qui jouent

Au début de 1936, une jeune femme de vingt-six ans débarque en Haïti. Elle n'est pas venue danser : elle est venue regarder, et noter.

Elle s'appelle Katherine Dunham. Elle étudie l'anthropologie à l'université de Chicago, et une bourse obtenue en 1935 lui paie dix-huit mois d'enquête aux Antilles.

Elle restera des mois. Elle apprendra les danses sur place, auprès de ceux qui les dansent, et elle en rapportera de quoi fabriquer une technique.

La question de ce cours

Quand tu apprends une danse qui n'est pas la tienne, qu'est-ce que tu prends, et à qui ?

Elle part avec un carnet

Sur ce site, tu as déjà croisé Joséphine Baker, à Paris, en 1925 : un titre qui n'était pas d'elle, un costume qui n'était pas d'elle, et une Afrique inventée par ceux qui regardaient.

Onze ans plus tard, Dunham fait le chemin inverse. Elle ne danse pas ce qu'on imagine d'ailleurs : elle y va.

En Jamaïque, en Martinique, à la Trinité, puis en Haïti, elle vit avec les gens, apprend leurs danses, et les décrit comme une chercheuse décrit son terrain : qui danse, quand, pourquoi, avec quels appuis.

C'est un geste rare, et il faut le nommer : elle ne se sert pas de ces danses comme d'un décor. Elle les étudie, elle en écrit, et elle dit d'où elles viennent.

Le tambour, puis la scène

Ce qu'elle rapporte ne commence pas par un pas. Ça commence par un rythme, et par des gens qui le jouent.

Dans les danses qu'elle apprend, le tambour n'accompagne pas : il appelle. Il lance une figure, il en coupe une autre, il répond à ce que fait le corps. Le musicien regarde la danseuse autant qu'elle l'écoute.

Compare avec ton cours. Le pianiste joue, tu danses dessus ; la musique est là avant toi et elle continuerait sans toi. Là-bas, si tu t'arrêtes, le tambour le sait.

Quand elle fonde sa compagnie, elle emmène donc des musiciens avec elle, pas une bande enregistrée. Ce n'est pas un détail d'organisation : c'est la condition pour que cette danse-là existe.

De ce terrain sort une façon de bouger qu'on enseigne encore sous son nom, la technique Dunham : le bassin qui roule, et les isolations, une partie du corps qui bouge pendant que les autres tiennent. Chaque partie peut alors répondre à une frappe différente.

L'endroit d'où ça part →  La hanche · L'axe qui respire

Deux ans après son retour, le 27 janvier 1938, à Chicago, elle porte tout cela sur un plateau. La pièce s'appelle L'Ag'Ya, du nom d'une danse de combat qu'elle a vue en Martinique.

C'est là que l'enquête devient une œuvre. Pas une démonstration de ce qu'elle a observé : une histoire, avec des personnages, construite à partir d'une matière qu'elle est allée chercher elle-même.

Louisville, 1944

Sa compagnie tourne aux États-Unis, dans un pays où beaucoup de salles séparent encore les spectateurs selon leur couleur.

En octobre 1944, à Louisville, dans le Kentucky, elle apprend que les spectateurs noirs ont été envoyés au balcon. Le spectacle fini, elle s'avance et s'adresse à la salle : sa compagnie ne reviendra pas danser ici tant que le public y sera séparé.

Elle a tenu parole pendant vingt ans.

Elle le dit après avoir dansé, pas avant. Le public a déjà vu ce qu'il est venu voir, et il entend ensuite à quelles conditions il l'a vu.

Une danseuse peut choisir non seulement ce qu'elle danse, mais devant qui, et dans quelle salle.

À suivre…

Elle a dirigé sa compagnie, ouvert une école à New York, tourné dans des dizaines de pays. Elle est morte en 2006, à quatre-vingt-seize ans.

Reste la question du début, et elle est pour toi. Une danse qui n'est pas la tienne, tu peux la copier de loin, sur un écran, sans savoir de qui elle vient. Ou tu peux chercher qui la danse, et le dire.

Ce sont deux gestes différents, et ils ne coûtent pas le même travail.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Katherine Dunham (1909–2006)

Danseuse, chorégraphe et anthropologue américaine. Elle étudie l'anthropologie à l'université de Chicago, part enquêter aux Antilles en 1935-1936, puis dirige sa propre compagnie et son école à New York. Elle a fabriqué une technique à partir de ce qu'elle avait appris sur le terrain.

L'anthropologie (la science du terrain)

L'étude des sociétés humaines par l'enquête sur place : on vit avec les gens, on observe, on note, et on décrit. Ce n'est pas la même chose que regarder de loin : on s'expose à être corrigé par ceux qu'on étudie.

L'Ag'Ya (27 janvier 1938)

Sa première grande pièce tirée du terrain, créée à Chicago. L'ag'ya est une danse de combat martiniquaise : elle la fait entrer sur un plateau de théâtre, dans une histoire d'amour, de jalousie et de magie.

Le tambour qui appelle (un autre rapport à la musique)

Dans beaucoup de danses d'Afrique et de la Caraïbe, le percussionniste ne se contente pas de tenir le tempo : il lance et il arrête les figures, et il répond au danseur. Musique et danse se font en même temps, l'une par l'autre.

Les isolations (le cœur de la technique)

Faire bouger une partie du corps pendant que les autres restent tenues : les épaules sans le buste, la cage sans le bassin. Ça sépare là où le classique relie. On les retrouve aujourd'hui dans le jazz et dans les danses hip-hop.

Haïti (1804)

Première république née d'une révolte d'esclaves victorieuse. Ses danses ne sont pas un folklore : elles tiennent à des pratiques religieuses et sociales vivantes, que Dunham a étudiées sur place et nommées.

La ségrégation (États-Unis, jusqu'aux années 1960)

Un ensemble de lois et d'usages qui séparaient les personnes selon leur couleur : écoles, transports, et salles de spectacle. C'est le public, ce soir-là à Louisville, qui était séparé en deux.

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