Renaître

Le cygne et son double

Le Lac des cygnes (1877 · 1895), le grand ballet symphonique

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Le ballet classique russe

Le 27 février 1877, à Moscou, un ballet voit le jour autour d'un cygne et d'une princesse. Le public n'en veut pas. Pour qu'il devienne le ballet qu'on connaît, il faudra attendre dix-huit ans, deux chorégraphes, et la rencontre avec la partition d'un compositeur, Piotr Tchaïkovski.

La question de ce cours

Quand un corps devient un cygne, où passe la frontière ?

Nous sommes au cœur du grand ballet classique russe. La fin du dix-neuvième siècle voit naître à Saint-Pétersbourg une école qui codifie tout : la technique, la composition, la lecture des pas. Le Lac des cygnes en est l'une des œuvres-phares.

Deux créations

Créé à Moscou en 1877, le ballet sombre, trop dense pour son temps. Il renaît en 1895 : Petipa le reprend et confie à Lev Ivanov les actes blancs, ceux des cygnes au bord du lac. Cette version-là restera : une histoire de double, deux mondes qui se touchent à peine.

Odette, Odile : le double

Au bord du lac, le prince Siegfried rencontre Odette : sortilège, elle est cygne le jour, femme la nuit. Au bal, le sorcier Rothbart introduit sa fille Odile, vêtue de noir, en tout point semblable à Odette. Le prince jure d'aimer Odile, croyant tenir Odette. Le serment trahi condamne le cygne blanc.

Mais ce qui rend le ballet immense, c'est ceci : une seule danseuse incarne les deux femmes. La danseuse qui danse Odette danse aussi Odile. Le même corps, les mêmes pas. Le costume dit le partage, blanc pour Odette, noir pour Odile.

Reste à savoir qui se trompe. Ce n'est ni Odette ni Odile : c'est le prince, qui jure devant toute la cour et jure à côté. Le double n'est pas dans les deux femmes, il est dans son regard à lui.

La musique qui pense

Avant Tchaïkovski, on écrivait la musique pour servir la danse, des airs simples, des rythmes nets, des silences pour les pirouettes. Tchaïkovski renverse tout : il compose une véritable partition symphonique, dense, orchestrée, avec ses thèmes, ses développements, ses contrepoints.

Au début, les chorégraphes s'en plaignent : c'est trop. Puis ils découvrent qu'on peut danser cette musique : qu'elle ne se contente plus d'accompagner, elle pense la danse, elle compose les figures, elle dit l'âme de chaque scène. C'est l'invention du ballet symphonique, dont sortiront, plus tard, Balanchine et tout le néo-classique.

À suivre…

La même danseuse est le cygne blanc et le cygne noir. Même corps, mêmes pas, et pourtant tout change : le regard, le poids, l'intention. Le Lac t'apprend à voir ce glissement : comment un corps, sans changer de pas, devient quelqu'un d'autre.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Le Lac des cygnes (1877 · 1895)

Le chorégraphe de 1877, à Moscou, s'appelait Julius Reisinger. Après la mort de Tchaïkovski en 1893, Ivanov remonte le deuxième acte seul, pour un concert à sa mémoire : la reprise entière vient deux ans plus tard.

Piotr Tchaïkovski (1840–1893)

Compositeur russe. Il a écrit trois ballets, et trois seulement : Le Lac des cygnes, La Belle au bois dormant (1890) et Casse-Noisette (1892). Il meurt un an après le dernier, sans avoir vu la reprise du Lac qui l'a rendu célèbre.

Marius Petipa (1818–1910)

Chorégraphe français installé à Saint-Pétersbourg, maître de ballet du Théâtre Mariinski pendant plus de 40 ans. Le grand codificateur du ballet classique russe.

Lev Ivanov (1834–1901)

Chorégraphe russe, second de Petipa au Mariinski. Pour le Lac, c'est lui qui chorégraphie les actes blancs, les scènes au bord du lac. Son écriture pour le corps de ballet des cygnes est restée un modèle.

Odette / Odile

Le double rôle a été créé en 1895 par une danseuse italienne, Pierina Legnani, venue de la Scala de Milan. C'est pour elle que Petipa a réglé la variation d'Odile.

Le ballet symphonique

Ballet dont la partition est construite comme une symphonie, avec ses thèmes qui reviennent et se transforment, au lieu d'une suite de morceaux taillés pour chaque danse. De là sortira, plus tard, le néo-classique de Balanchine.

Théâtre Mariinski (Saint-Pétersbourg)

Grand théâtre impérial russe, cœur du ballet classique russe au XIXe siècle. C'est là que Petipa règne et que le Lac trouve sa forme définitive.

Les 32 fouettés

La signature technique du rôle d'Odile : trente-deux tours sur une même pointe, un pied qui « fouette » l'autre. Legnani les avait déjà faits en 1893 dans Cendrillon, et ils sont entrés dans le Lac avec elle. C'est le moment où Odile tient le prince.

Petipa architecte du grand ballet

Au-delà des trois ballets Tchaïkovski, Marius Petipa a signé les grands classiques du répertoire russe : La Bayadère (1877), Don Quichotte (1869), Raymonda (1898). Son écriture est architecturale, chaque œuvre s'organise en grand pas (grandes séquences chorégraphiques structurées), variations (solos courts), ensembles, divertissements, dans un plan précis.