Tu connais déjà l'histoire : en 1913, Nijinsky règle Le Sacre du printemps, la salle se déchaîne, et la chorégraphie se perd, faute d'avoir été notée.
Le 8 décembre 1959, à Bruxelles, un chorégraphe de trente-deux ans reprend la même partition. Il ne cherche pas à retrouver ce qui a disparu.
Il en fait un autre, entièrement, et il le fait pour beaucoup de monde.
À quoi te repères-tu pour rester ensemble, quand vous êtes trente ?
Un autre Sacre
Le Sacre de 1913 racontait un rite : un groupe désigne une jeune fille, elle danse jusqu'à s'effondrer.
Béjart garde la musique et change l'histoire. Chez lui, ce ne sont plus des villageois d'une Russie ancienne : ce sont des hommes d'un côté, des femmes de l'autre, deux masses qui s'observent, s'approchent, et finissent par se rejoindre en un couple.
Ce chapitre s'appelle « Renaître ». En voici une façon : une œuvre revient non pas parce qu'on a retrouvé ses pas, mais parce que quelqu'un a refait autre chose avec la même musique.
La masse
Ce qu'il met sur scène n'est pas d'abord un danseur : c'est un nombre. Vingt, trente, quarante corps qui font le même geste au même moment.
L'unisson n'est pas un procédé décoratif : c'est sa matière. Une phrase dansée par une personne dit une chose ; la même, dansée par trente, en dit une autre, et elle se voit de très loin.
Danser dans une masse demande un travail que tu connais : ne pas regarder ses voisins, et pourtant les sentir. Tenir un écart constant. Partir sur un appui commun, pas sur un signal.
Sentir sans regarder → Le oui et le non · Les chaînes
Hors du théâtre
Un théâtre à l'italienne tient quelques centaines de personnes, assises face à un cadre. Béjart va danser ailleurs : sous un cirque, dans des salles immenses, devant des milliers de spectateurs.
Ce déplacement change la danse elle-même. Une nuance de poignet ne porte pas jusqu'au dernier rang : ce qui porte, ce sont les grandes formes, les masses qui se déplacent, les lignes qui se cassent d'un coup.
Le succès de ce soir-là lui vaudra sa propre compagnie, l'année suivante. Il a fait venir au ballet des gens qui n'y seraient jamais entrés. Certains le lui ont reproché, en y voyant une danse simplifiée pour être vue de loin. C'est un vrai débat, et il n'est pas tranché.
À suivre…
Ce qui se joue là n'est pas seulement une affaire de taille de salle. C'est une question sur ce qu'on veut qu'une danse fasse : être vue de près par quelques-uns, ou de loin par beaucoup.
Les deux existent, et elles ne demandent pas le même geste.
Dans ton prochain ensemble, essaie de repérer ce qui te tient ensemble avec les autres. Ce n'est presque jamais le regard.