Le 16 juin 1961, à l'aéroport du Bourget. La troupe du Kirov a fini sa saison parisienne et s'apprête à partir pour Londres.
Au moment d'embarquer, on prend un danseur de vingt-trois ans à part. Il n'ira pas à Londres avec les autres : il doit rentrer seul à Moscou. On lui met un billet dans la main.
À quelques mètres, il y a un bureau de police française.
Qu'est-ce que tu emportes, quand tu ne peux rien emporter ?
Quelques mètres
Rudolf Noureev entre tard à l'école du Kirov, à Leningrad, et devient très vite l'un de ses solistes. Le printemps 1961 est la première tournée de la compagnie à l'Ouest.
À Paris, il ne rentre pas à l'hôtel en car avec la troupe. Il sort, il voit des gens, il rencontre des Parisiens. Cela suffit à inquiéter la direction.
Une jeune femme prévenue par un critique de danse arrive à l'aéroport. Elle s'appelle Clara Saint. Elle demande à la police française d'intervenir. Les policiers lui répondent une chose qui décide de tout : ils ne peuvent rien faire à sa place. Il doit venir lui-même, et demander lui-même.
Elle s'approche de lui, et lui glisse de courir jusqu'à ce bureau.
Il se dégage de ses accompagnateurs et il court. Quelques mètres. C'est tout ce qu'il y a eu.
Les journaux ont appelé cela « le saut vers la liberté », parce qu'il était danseur. Personne n'a sauté par-dessus quoi que ce soit. La formule transforme un moment de peur en exploit sportif, et lui-même ne l'aimait pas. Plusieurs de ses biographes ajoutent qu'il n'avait rien préparé : la décision se prend là, en quelques minutes, acculé.
Remonter ce qu'on a laissé
Il est parti avec ce qu'il portait. Pas de partitions, pas de notations, pas de films. Ce qu'il emporte tient dans son corps : les ballets qu'il a dansés et regardés depuis l'enfance, à Leningrad.
Ce qu'il trouve en arrivant n'était pas dans ses bagages. Le 21 février 1962, à Covent Garden, il danse Giselle avec Margot Fonteyn. Elle a quarante-deux ans, lui vingt-quatre, et elle s'apprêtait à quitter la scène. Le rideau se relève vingt-trois fois. Elle ne s'arrête pas : ils danseront ensemble dix-sept ans.
Et c'est ce qu'il va faire pendant trente ans : remonter à l'Ouest les grands ballets de l'école qu'il a quittée.
Ce ne sont pas des copies.
Ses ballets sont des dessins de mémoire.
Il les refait à partir de ce dont il se souvient, et il les change : il donne aux danseurs beaucoup plus à danser, et surtout aux hommes, à qui l'on confiait souvent le seul rôle de porter.
Ce que ça coûte à ceux qui restent
Le 2 avril 1962, il est jugé à Leningrad, à huis clos, sans être là. Le chef d'accusation retenu au départ pouvait valoir la peine de mort. Son professeur, Alexandre Pouchkine, témoigne en sa faveur.
Son père, sa mère et ce même professeur sont contraints de lui écrire pour le supplier de rentrer. Une de ses amies est exclue de l'université.
Il demande pendant vingt-six ans l'autorisation de revoir sa mère. Elle lui est accordée en 1987, quand elle est mourante, avec l'accord personnel de Gorbatchev. Il va à Oufa, sa ville, pour quelques heures.
Le mot juste n'est donc ni évasion ni exploit. C'est exil. Et un exil coûte à d'autres qu'à celui qui part.
Qui peut redanser ces ballets
Aujourd'hui, une compagnie qui veut danser l'une de ses versions doit demander l'accord de sa fondation, et accepter qu'une personne agréée vienne travailler avec elle.
Celui qui est parti sans rien emporter a fini par laisser quelque chose qui s'hérite, se demande et se refuse.
À suivre…
En 1989, vingt-huit ans après l'aéroport, il revient danser au théâtre qu'il avait quitté, à Leningrad. Il y danse James, dans La Sylphide.
La même année, Natalia Makarova revient elle aussi. Mikhaïl Barychnikov, jamais.
Trois personnes, trois départs, trois réponses différentes à la même question : est-ce qu'on rentre.