Renaître

Ce qu'on retrouve

Pierre Lacotte, La Sylphide refaite, 1972

Refaire sans partition

En 1832, Marie Taglioni crée La Sylphide, sur une chorégraphie de son père. Le ballet fait le tour de l'Europe, puis sort du répertoire, et les pas s'effacent.

Personne ne les avait notés. Il reste des gravures, des récits, des bouts de musique, et quelques gestes transmis de professeur à élève sans qu'on sache toujours d'où ils viennent.

Cent quarante ans plus tard, un danseur français décide de la refaire. Sa version est d'abord filmée pour la télévision, diffusée le 1er janvier 1972, puis reprise la même année à l'Opéra de Paris, où elle est restée.

La question de ce cours

Ce que tu retrouves d'une danse ancienne, est-ce elle, ou est-ce toi ?

Une danse perdue

Tu as croisé cette question ailleurs sur ce site, et chaque fois la réponse a été différente.

Saint-Léon avait écrit son Pas de six dans un système à lui : un siècle plus tard, on a rouvert le cahier et la danse est revenue presque intacte. Pour le Sacre, rien n'était noté : deux chercheurs ont recousu pendant des années, à partir de dessins et de témoignages. Noureev, lui, remontait de mémoire ce qu'il avait dansé.

Lacotte est dans un quatrième cas, le plus difficile : il n'a ni partition, ni témoin vivant, ni souvenir personnel. Le ballet a disparu avant sa naissance.

Avec quoi on refait

Il travaille avec ce qui reste, et ce n'est pas rien.

Les images d'abord : lithographies, dessins, gravures de l'époque. Elles donnent des poses, des costumes, des hauteurs de jambe, l'inclinaison d'un buste. Elles ne donnent jamais le passage d'une pose à l'autre.

Les mots ensuite : comptes rendus de journaux, souvenirs, descriptions. Ils disent l'effet produit plus que le pas exécuté.

Et surtout la chaîne des professeurs : des gestes passés de corps en corps depuis le dix-neuvième siècle, qui ont vécu, se sont déformés, et dont personne ne peut certifier l'origine.

Ce qui se transmet sans papier →  L'axe qui respire

La part de celui qui refait

Entre deux poses attestées, il faut bien écrire le chemin. Ce chemin, personne ne l'a laissé : il est de Lacotte.

Il l'a toujours dit, et ça compte : son travail n'est pas une copie retrouvée, c'est une reconstitution, faite dans un style qu'il a étudié longtemps.

On peut objecter que ce n'est donc pas la vraie Sylphide de 1832. C'est exact. Mais sans ce travail, il n'y en aurait aucune : le choix n'est pas entre l'original et la reconstitution, il est entre la reconstitution et rien.

À suivre…

Quand tu apprends une variation ancienne, tu es au bout de cette chaîne. Entre celle qui l'a créée et toi, il y a des dizaines de corps qui l'ont portée, et chacun l'a un peu changée sans le vouloir.

Ce n'est pas une perte. C'est la façon dont une danse reste en vie quand elle n'est pas écrite.

Reste à savoir ce que tu fais de ta place dans la chaîne : transmettre exactement ce qu'on t'a montré, ou dire aussi ce que tu n'en sais pas.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Pierre Lacotte (1932–2023)

Danseur et chorégraphe français, spécialiste du répertoire romantique. Il a passé sa vie à refaire des ballets du dix-neuvième siècle dont la chorégraphie s'était perdue.

Reconstitution (le mot juste)

Refaire une œuvre à partir de traces incomplètes, en écrivant soi-même ce qui manque, dans le style de l'époque. Ce n'est ni une copie ni une création : c'est un troisième cas, et il se dit.

La chaîne des professeurs

La transmission de corps à corps, sans écrit : chacun montre ce qu'on lui a montré. Elle conserve beaucoup, et elle déforme aussi, sans que personne s'en aperçoive.

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