Les traités fondateurs

Fantasmata

Domenico da Piacenza · vers 1455

Ornement de timon de char romain : un visage de Méduse en bronze, calme et frontal, des ailes dans la chevelure, les yeux incrustés d'argent, deux serpents noués sous le menton.
Ornement de timon de char, romain, Ier–IIe s., bronze et argent.
The Metropolitan Museum of Art (18.75), domaine public.
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Le corps pense
La question de ce cours

Quand ton corps s'arrête, qu'est-ce qui ne s'arrête pas ?

Domenico da Piacenza, 1455

Domenico da Piacenza, vers 1455

Dans son traité De arte saltandi, Domenico affirme que la danse est un « art réglé, susceptible d'ordre, de mesure et de noble convenance ». C'est l'un des premiers moments, en Occident, où la danse est pensée comme une discipline à part entière. Le maître à danser cesse d'être un animateur de bal, il devient un auteur.

Fantasmata, la tête de Méduse

Domenico da Piacenza · De arte saltandi

« …devenir pierre en un instant, comme celui qui aurait vu la tête de Méduse ; puis, l'instant d'après, s'envoler subitement comme le ferait un faucon qui plonge sur sa proie… »

Domenico donne un nom à ce moment étrange où le danseur, arrivé au sommet de son geste, se pétrifie une fraction de seconde, comme une statue, avant de relancer le suivant. Il l'appelle fantasmata, en référence à la tête de Méduse : ce qui immobilise avant de libérer.

Cette suspension est le cœur de la bassedanse, la danse de cour lente du XVe siècle.

Ce n'est pas ce qu'un danseur classique appelle « faire un équilibre ». L'équilibre cherche la stabilité, l'immobilité tenue pour elle-même. Le fantasmata cherche l'inverse : une charge, un instant qui ne demande qu'à se résoudre dans le mouvement qui vient.

De dehors, on voit une statue.

À suivre…

Domenico décompose chaque geste scénique en quatre moments :

C'est la grammaire de tout mouvement dansé, reconnaissable dans un dégagé comme dans un port de bras.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Domenico da Piacenza (v. 1400–v. 1470)

Maître à danser italien de la Renaissance, à la cour des ducs d'Este à Ferrare. Auteur du plus ancien traité de danse occidental que l'on connaisse.

Cour des ducs d'Este (Ferrare)

L'une des grandes cours italiennes de la Renaissance, célèbre pour son mécénat artistique. La danse y était un art réglé, réservé à la noblesse.

De arte saltandi et choreas ducendi

« De l'art de danser et de conduire les danses ». Titre latin du traité de Domenico. Il y expose les cinq qualités que doit avoir le vrai danseur.

Misura

La mesure. Le sens du temps musical dans le corps, savoir prendre son geste sur le bon temps.

Memoria

La mémoire. Savoir garder les enchaînements, les figures, les partenaires, non pas dans la tête, mais dans le corps.

Aiere

La légèreté, la grâce dans le port, comme si l'air portait le geste. Ancêtre de ce qu'on appellera plus tard le ballon.

Maniera

Le style personnel. Ce qui fait que ta danse te ressemble et n'appartient à personne d'autre. Piacenza pose déjà que danser, c'est signer.

Partiré di terréno

La science de l'espace. Savoir répartir ses pas sur le sol, occuper une salle, dessiner des figures au sol avec justesse.

Les quatre vitesses

Domenico distingue quatre allures de danse : bassadanza (la plus lente, glissée au sol, sans sauts, la plus noble), quaternaria (sur quatre temps, plus enlevée), saltarello (avec des sauts vifs), piva (la plus rapide, presque bondissante). Un même bal peut passer de l'une à l'autre, c'est là que naît la dramaturgie du corps.

Le regard précède le geste

Un principe transmis par Domenico : placer son corps commence par placer son regard. Un regard figé produit un placement mort ; un regard vivant tire le corps derrière lui.

Le collectif comme discipline

Chez Domenico, danser ensemble n'est pas un décor du soliste, c'est un art à part entière. S'accorder au voisin, écouter le tempo commun, être précis ensemble : il tient cette précision partagée pour l'une des plus hautes exigences du bal.