Quels corps ont le droit

Reprendre le récit

Joséphine Baker, 1925 · 1975

Qui écrit ton rôle
La question de ce cours

Qui a écrit le rôle que tu danses ?

Le 2 octobre 1925

Au Théâtre des Champs-Élysées, une revue s'ouvre avec douze musiciens et huit danseurs. L'une d'eux a dix-neuf ans. Elle s'appelle Joséphine Baker, elle est née à Saint-Louis, dans le Missouri, et elle est arrivée en France l'année d'avant.

Elle danse ce qu'on appelle alors la danse sauvage, une ceinture de plumes pour tout costume.

Le spectacle s'appelle La Revue nègre. Le titre n'est pas d'elle. Le costume n'est pas d'elle. L'Afrique qu'on croit voir sur ce plateau est une idée parisienne, dansée par une Américaine qui n'y a jamais mis les pieds.

Paris est ébloui. Ce qu'il applaudit, c'est son propre rêve.

Ce qu'on raconte moins

On s'arrête presque toujours là. Elle a dix-neuf ans, et cette image de 1925 la suivra jusqu'à sa mort.

Elle dansera pourtant cinquante ans de plus. Et c'est après quarante ans que sa vie devient difficile à résumer.

Après quarante ans

1953, quarante-sept ans. Elle installe dans un château du Périgord une famille de douze enfants adoptés dans douze pays, de la Finlande au Venezuela. Elle appelle cela sa « tribu arc-en-ciel ».

Et elle fait payer l'entrée : les visiteurs viennent entendre les enfants chanter, les regarder jouer dans le jardin.

Celle qu'on avait exposée à dix-neuf ans a bâti, à quarante-sept, une exposition dont ses enfants étaient le sujet.

1959, cinquante-trois ans. Elle est à l'Olympia, dans Paris mes amours. Le château coûte, la famille coûte. Elle remonte sur scène.

28 août 1963, cinquante-sept ans. À Washington, devant deux cent cinquante mille personnes, elle est l'une des deux seules femmes à prendre la parole, avec Daisy Bates.

Elle porte son uniforme de la Résistance française.

11 mars 1969, soixante-deux ans. Ruinée, elle est expulsée des Milandes après s'être barricadée trois jours dans sa cuisine.

1973, soixante-sept ans. Carnegie Hall, New York. Le public se lève.

C'est le pays qu'elle avait quitté à dix-huit ans.

À suivre…

Le 8 avril 1975, elle a soixante-huit ans. Elle entre en scène à Bobino, un music-hall où elle dansait dans les années vingt, pour une revue qui fête ses cinquante ans de carrière.

Elle meurt quatre jours plus tard.

En 2021, elle entre au Panthéon.

À dix-neuf ans, on écrivait son rôle. À soixante-huit, elle jouait le sien, dans la salle où l'autre avait commencé.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Joséphine Baker (1906–1975)

Danseuse, chanteuse et meneuse de revue, née à Saint-Louis (Missouri), naturalisée française en 1937. Agente de renseignement pendant la Seconde Guerre mondiale, décorée de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre. Elle entre au Panthéon en 2021.

La Revue nègre (1925)

Spectacle monté à Paris par une troupe venue des États-Unis. Son titre, ses costumes et son « Afrique » de décor sont conçus par des producteurs européens pour un public européen. C'est un spectacle sur une idée, pas sur un lieu.

Les Milandes

Château de Dordogne où Baker installe sa famille à partir de 1947, et qu'elle ouvre aux visiteurs payants. Endettée, elle en est expulsée en 1969.

La Marche sur Washington (28 août 1963)

Grande manifestation pour les droits civiques aux États-Unis, celle du discours de Martin Luther King. Baker y prend la parole : elle est, avec Daisy Bates, l'une des deux seules femmes à le faire ce jour-là.

Bobino

Music-hall parisien de la rive gauche, où Baker se produisait déjà dans les années vingt, et où elle donne sa dernière revue en avril 1975.

Le Panthéon

Monument parisien où la République honore ses grandes figures. Baker y entre le 30 novembre 2021, sixième femme et première femme noire à y être honorée. Son cercueil est symbolique : elle repose à Monaco.