Quels corps ont le droit

Ce qu'elle a retiré

Marie Sallé, Londres 1734

Qui décide du costume
La question de ce cours

Ton costume, qui l'a choisi, et qu'est-ce qu'il te laisse dire ?

L'enfant de la foire

Marie Sallé naît en 1707 dans une famille de forains, danseurs de corde et sauteurs. Elle grandit sur les tréteaux, de ville en ville.

Ce n'est ni la cour ni l'Opéra : c'est la foire, où l'on danse devant un public qui paie à l'entrée et qui s'en va s'il s'ennuie. Elle apprend son métier là.

Elle entrera plus tard à l'Opéra de Paris, cinquante ans après que quatre femmes y ont dansé pour la première fois. Puis elle passe à Londres.

Londres, 1734

À Covent Garden, elle donne Pygmalion. Elle en a réglé la chorégraphie et elle y danse : autant qu'on sache, c'est la première fois qu'une femme signe un ballet dans lequel elle danse elle-même.

Elle y tient le rôle d'une statue qui s'anime. Pour cela, elle change de costume. C'est ce changement, plus que le ballet, que l'histoire a retenu.

Ce que dit la source

On raconte partout qu'elle a dansé sans corset. La source dit autre chose, et c'est plus intéressant.

Au printemps 1734, un journal français, le Mercure de France, publie la description du spectacle. Elle a osé paraître, écrit-il, « sans panier, sans jupe, échevelée », sans aucun ornement sur la tête, vêtue d'une simple robe de mousseline drapée à la manière d'une statue grecque, avec son corset et un jupon.

Le corset, elle le garde. Les seuls portraits qu'on ait d'elle la montrent corsetée.

Ce qu'elle retire, c'est le panier : l'armature qui tenait la jupe écartée sur les hanches, large parfois comme une porte. Elle retire aussi les ornements de tête, et la coiffure.

La légende n'est pas fausse. Elle est trop grande. Sallé n'a pas supprimé la contrainte, elle en a retiré la part qui empêchait le geste qu'elle voulait faire.

Et elle n'est pas seule : à la même époque, à Paris, Marie-Anne de Camargo raccourcit sa jupe pour qu'on voie ses entrechats. Deux femmes, deux façons de toucher au même vêtement, dans le même moment.

À suivre…

Elle a vingt-six ou vingt-sept ans cette année-là : on connaît l'année de sa naissance, pas le jour. Elle quitte la scène publique sept ans plus tard, en 1741.

Un costume n'est pas un décor posé sur toi. C'est une liste de gestes autorisés.

Sallé en a retiré une ligne. Une seule.

Le justaucorps, les pointes, le chignon tiré : eux aussi tiennent une liste.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Marie Sallé (1707–1756)

Danseuse et chorégraphe française, née dans une famille de forains. Elle danse à l'Opéra de Paris et à Londres, quitte la scène publique en 1741, puis enseigne.

Le panier

Armature de baleines ou d'osier portée sous la jupe pour l'écarter très large sur les hanches. Elle fixe la silhouette de cour du XVIIIe siècle et interdit à peu près tout ce qui n'est pas un déplacement horizontal.

Pygmalion (1734)

Ballet donné à Covent Garden, à Londres. Sallé en règle la chorégraphie et y danse le rôle de la statue. On le cite souvent comme un ancêtre du ballet d'action, la danse qui raconte, que Noverre défendra trente ans plus tard.

Le Mercure de France

Journal français du XVIIIe siècle. Sa description du costume, parue au printemps 1734, est la source d'époque sur laquelle repose toute l'histoire : c'est elle qui précise que le corset était là.

Les théâtres de la foire

Scènes populaires des foires parisiennes, où se mêlent acrobatie, pantomime et danse. Elles n'ont pas les privilèges de l'Opéra, et inventent beaucoup pour contourner les interdits.

Marie-Anne de Camargo (1710–1770)

Danseuse contemporaine de Sallé, à l'Opéra de Paris. On lui attribue le raccourcissement de la jupe, qui rend la batterie des pieds visible. L'usage a longtemps opposé les deux femmes, l'expressive et la virtuose ; l'opposition est commode et fausse.