En 1760 paraît, à Lyon et à Stuttgart, un livre qui prend la danse de front : les Lettres sur la danse et sur les ballets.
Son auteur, le maître de ballet Jean-Georges Noverre, refuse une danse qui éblouit sans rien dire. Il veut qu'un ballet pense, qu'il raconte, qu'il émeuve.
Dans ton dernier geste, qu'avais-tu à dire ?
Ce ne sont pas des règles ni des recettes : ce sont des lettres, où Noverre met sa colère et son rêve d'une danse qui dit quelque chose.
Tombez ces masques
À son époque, le danseur danse le visage caché sous un masque. Comment émouvoir, demande Noverre, avec un visage qui ne bouge pas ? Comment faire passer la peur, la joie, le deuil, si les traits restent figés dans le carton ?
Sa réponse est une révolte : qu'on brise ces masques, qu'on rende au visage sa vie.
« Quittez ces masques froids, copies imparfaites de la nature ; ils dérobent vos traits, ils éclipsent votre âme, et vous privent de la partie la plus nécessaire à l'expression. »
Le ballet est un tableau
Pour dire ce qu'il attend de la danse, Noverre choisit une image qui est restée célèbre : celle du peintre.
« Un ballet est un tableau, la scène est la toile, les mouvements mécaniques des figurants sont les couleurs… enfin, le compositeur est le peintre. »
Si la scène est une toile, alors le danseur ne fait pas des pas : il peint. Chaque geste est une touche, chaque corps une figure du tableau.
Renoncez aux cabrioles
Noverre ne méprise pas la technique. Mais il la remet à sa place : les pas, l'aisance, le brillant de l'exécution, c'est ce qu'il appelle le mécanisme de la danse. La prouesse prend tout son sens quand elle porte une intention.
Cela vaut sur scène, mais aussi à la barre. Même un tendu peut porter une intention. Même un tendu peut appeler. Rien ne change dans la forme ; tout change dans ce que tu adresses.
À suivre…
Noverre a fait tomber les masques pour qu'un visage, un corps, puissent enfin dire quelque chose. Depuis lui, un beau ballet n'est plus celui qui éblouit, c'est celui qui émeut.
Ce que Noverre cherchait, quand il regardait danser, c'était cela : sous la technique, le geste qui touche. Pour lui, un pas parfait qui ne faisait rien ressentir gardait son masque.
Ton dernier geste, celui d'avant cette page, disait déjà quelque chose à quelqu'un.