Le geste comme langage

Tombez les masques

Des lettres de Jean-Georges Noverre

Jason et Médée, ballet tragique : trois danseurs sur scène jouant la tragédie, Médée fuit à gauche, Jason cambré en arrière au centre, Créuse à droite, avec trois musiciens et une portée musicale en bas de la gravure.
Jason et Médée, ballet tragique : un sommet du ballet d'action de Noverre. Gravure publiée par John Boydell, Londres, 1781. Domaine public.
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Le ballet d'action

En 1760 paraît, à Lyon et à Stuttgart, un livre qui prend la danse de front : les Lettres sur la danse et sur les ballets.

Son auteur, le maître de ballet Jean-Georges Noverre, refuse une danse qui éblouit sans rien dire. Il veut qu'un ballet pense, qu'il raconte, qu'il émeuve.

La question de ce cours

Dans ton dernier geste, qu'avais-tu à dire ?

Ce ne sont pas des règles ni des recettes : ce sont des lettres, où Noverre met sa colère et son rêve d'une danse qui dit quelque chose.

Tombez ces masques

À son époque, le danseur danse le visage caché sous un masque. Comment émouvoir, demande Noverre, avec un visage qui ne bouge pas ? Comment faire passer la peur, la joie, le deuil, si les traits restent figés dans le carton ?

Sa réponse est une révolte : qu'on brise ces masques, qu'on rende au visage sa vie.

Jean-Georges Noverre, Lettre IV, 1760

« Quittez ces masques froids, copies imparfaites de la nature ; ils dérobent vos traits, ils éclipsent votre âme, et vous privent de la partie la plus nécessaire à l'expression. »

Le ballet est un tableau

Pour dire ce qu'il attend de la danse, Noverre choisit une image qui est restée célèbre : celle du peintre.

Jean-Georges Noverre, Lettre I, 1760

« Un ballet est un tableau, la scène est la toile, les mouvements mécaniques des figurants sont les couleurs… enfin, le compositeur est le peintre. »

Si la scène est une toile, alors le danseur ne fait pas des pas : il peint. Chaque geste est une touche, chaque corps une figure du tableau.

Renoncez aux cabrioles

Noverre ne méprise pas la technique. Mais il la remet à sa place : les pas, l'aisance, le brillant de l'exécution, c'est ce qu'il appelle le mécanisme de la danse. La prouesse prend tout son sens quand elle porte une intention.

Cela vaut sur scène, mais aussi à la barre. Même un tendu peut porter une intention. Même un tendu peut appeler. Rien ne change dans la forme ; tout change dans ce que tu adresses.

À suivre…

Noverre a fait tomber les masques pour qu'un visage, un corps, puissent enfin dire quelque chose. Depuis lui, un beau ballet n'est plus celui qui éblouit, c'est celui qui émeut.

Ce que Noverre cherchait, quand il regardait danser, c'était cela : sous la technique, le geste qui touche. Pour lui, un pas parfait qui ne faisait rien ressentir gardait son masque.

Ton dernier geste, celui d'avant cette page, disait déjà quelque chose à quelqu'un.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Jean-Georges Noverre (1727–1810)

Danseur, chorégraphe et maître de ballet français. L'un des grands théoriciens du ballet d'action. Il rêvait d'un ballet qui parle, qui raconte des émotions plutôt que d'exhiber des prouesses.

Lettres sur la danse et sur les ballets (1760)

Quinze lettres où Noverre expose sa vision d'un ballet expressif. Publiées à Lyon puis Stuttgart, elles vont influencer toute la danse européenne pendant plus d'un siècle.

Ballet d'action (ou ballet-pantomime)

Le ballet dont rêve Noverre : un ballet qui raconte une histoire, avec des personnages, des émotions, une dramaturgie. Par opposition au ballet-divertissement, qui n'était qu'une suite de danses brillantes.

Le masque

Au XVIIIe siècle, les danseurs de l'Opéra portaient encore des masques (héritage du ballet de cour). Noverre veut les faire tomber : sans visage, comment le geste peut-il parler ?

La cabriole

Saut où les jambes se croisent en l'air, plusieurs fois. Prouesse virtuose que Noverre juge vide de sens quand elle n'exprime rien.

Le ballet-tableau

Image chère à Noverre : le ballet doit être composé comme un tableau vivant. Le chorégraphe est le peintre ; les danseurs, ses figures. Chaque groupe, chaque geste, doit avoir sa place dans la composition d'ensemble.

Lyon, Stuttgart, Vienne, Paris

Les grandes étapes de la carrière de Noverre. Il a dirigé les ballets à Stuttgart (1760-1767), puis à Vienne, puis à l'Opéra de Paris. Ses réformes sont d'abord venues des marges avant d'atteindre le centre.

David Garrick (1717–1779)

Le plus grand acteur anglais de son siècle, directeur du théâtre de Drury Lane à Londres. Noverre le rencontre lors de son séjour en Angleterre (1755-1757). Garrick, qui a révolutionné le jeu d'acteur en cherchant le naturel, la vérité de l'émotion, marque profondément Noverre. Il le surnommera « le Roscius de son âge », et son propre ballet d'action s'inspirera de cette recherche de vérité incarnée.