Les sciences du corps

La semaine du danseur

Enrico Cecchetti et la routine

Enrico Cecchetti en Carabosse dans La Belle au bois dormant (Londres, 1921) : assis dans une grande cape noire, la couronne sur la tête, appuyé sur sa canne, la fée méchante, tout en mime.
Enrico Cecchetti en Carabosse, La Belle au bois dormant (Londres, 1921). Source : gallica.bnf.fr / BnF. Domaine public.
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Codifier le corps

Une grande danseuse, Anna Pavlova, prend des leçons particulières avec un vieux maître italien. Chaque jour, le même genre d'exercices, dans le même ordre. Pas de surprise, pas de prouesse nouvelle. Juste le retour, patient, au métier.

Le maître, c'est Enrico Cecchetti.

La question de ce cours

Reprends aujourd'hui le geste d'hier : qu'est-ce qui a changé sans toi ?

En 1922, la méthode de Cecchetti est mise par écrit. Ce n'est pas un recueil de figures spectaculaires : c'est une architecture : une façon d'organiser le travail pour qu'il construise, jour après jour.

Le grand codificateur

Cecchetti a formé les plus grands danseurs de son temps. Son génie n'est pas d'avoir inventé des pas, mais d'avoir ordonné leur apprentissage : quoi travailler, quand, et dans quel ordre, pour grandir sans se briser.

Six jours, un programme

Le cœur de la méthode : une « table des exercices quotidiens de la semaine ». Chacun des six jours de cours a son programme fixe, et la semaine entière parcourt tout le vocabulaire. Le corps sait où il va, parce que la semaine le porte.

D'après la méthode Cecchetti

La structure ne serre pas le danseur, elle le tient, comme une rampe tient sans empêcher de monter.

Ne cherche pas le neuf chaque jour. Reviens au même geste, et laisse-le devenir profond.

Revenir

Tout tient dans un mot : revenir. Répéter n'est pas refaire à l'identique : c'est affiner une même hypothèse, encore et encore. C'est ainsi qu'on construit des danseurs durables.

On va prendre une seule chose, très simple, et y revenir.

À suivre…

Le même exercice, lundi, mardi, mercredi. On croit perdre son temps. Et un matin, ton corps le fait seul, sans y penser, c'est ce jour-là qu'il devient le tien.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Enrico Cecchetti (1850–1928)

Danseur et pédagogue italien. Formé à la Scala de Milan, il enseigne à Saint-Pétersbourg, puis suit Diaghilev et forme Nijinsky, Pavlova, Massine. Sa méthode fait le pont entre l'école italienne, l'école russe et l'école anglaise. En 1918, il ouvre une école à Londres ; la même année, Michel Fokine quitte la Russie pour Stockholm.

La méthode Cecchetti

Programme codifié en six jours de cours : chaque jour a son thème (fouettés, sauts, adage, rotations…), la semaine entière parcourt tout le vocabulaire. On revient toujours au même endroit, jamais pareil, jamais autrement.

Manuel de la théorie et de la pratique (1922)

Titre complet : A Manual of the Theory and Practice of Classical Theatrical Dancing. Publié à Londres, écrit avec Cyril Beaumont et Stanislas Idzikowski. Le livre qui met par écrit la méthode.

La Scala de Milan

Grande école de danse italienne, où Cecchetti est formé. Fondée en 1813, elle a produit les plus grands danseurs italiens du XIXe siècle. Cecchetti est l'héritier de sa tradition, qu'il modernise et diffuse.

Anna Pavlova (1881–1931)

Grande étoile russe. Elle prend des cours particuliers avec Cecchetti à Saint-Pétersbourg, puis en tournée. Son maître la suit sur les routes du monde, elle est peut-être la première danseuse mondialisée.

Ballets russes

Compagnie de Diaghilev, qui engage Cecchetti comme maître de ballet en 1909. Il donne cours chaque jour aux danseurs, Nijinsky, Karsavina, Massine, Lopokova. La méthode Cecchetti devient l'ossature technique de la danse moderne européenne.

Cecchetti Society (Londres, 1922)

Fondée par Beaumont pour préserver et transmettre la méthode. Toujours active : elle certifie des professeurs dans le monde entier. En France, la méthode circule aussi par la Royal Academy of Dance.

La routine

Souvent perçue comme l'ennui, elle est chez Cecchetti une forme d'intelligence : revenir au même geste pour laisser le corps le déposer. Ce n'est pas répéter, c'est construire une mémoire durable.