À l'école impériale de Saint-Pétersbourg, une jeune danseuse s'entend dire qu'elle n'a pas le physique des étoiles. On la garde, mais aux seconds rôles. Alors elle regarde autrement : non plus comment briller, mais comment le corps, exactement, tient, transfère son poids, se coordonne.
Elle quitte la scène en 1916 et enseigne. De vingt ans d'observation naîtra, en 1934, un livre qui deviendra la méthode de toute une école : Les Bases de la danse classique.
En août 1941, l'école est évacuée de Leningrad assiégée vers Molotov, aujourd'hui Perm, où les cours reprennent dans des villages, sans miroirs : les élèves se corrigeaient sur leur ombre au mur. Vaganova quitte la ville le 13 avril 1942 et vient y enseigner. L'école rentre en juin 1944.
Quand tu lèves la jambe, qu'est-ce que fait ton dos ?
Agrippina Vaganova (1879-1951) n'a pas inventé de pas nouveaux. Elle a fait quelque chose de plus discret, et de plus durable : elle a mis la danse classique en méthode : un ordre, une progression, une logique du corps entier, là où l'on transmettait surtout de maître à élève, par imitation.
Regarder, pas briller
Formée puis danseuse au Mariinski, Vaganova danse pourtant les grands rôles, Odette et Odile, la Tsar-Demoiselle. On la surnomme la reine des variations, pour ses sauts et la netteté de ses pieds. Ce qu'on lui refuse n'est pas la scène, c'est le rang : la direction des théâtres impériaux ne la nomme ballerine qu'en 1915, un an avant qu'elle quitte le plateau. Elle faisait le travail, on ne lui donnait pas le nom.
Pendant toutes ces années, elle regarde : comment un corps se place, comment il se tient.
Quand elle enseigne, elle ne récite pas une recette. Elle compare les écoles : la grâce française, la virtuosité italienne de Cecchetti, la force russe, et en tire une synthèse raisonnée : garder ce qui tient, écarter ce qui n'a pas de raison.
Le corps d'un seul tenant
Le cœur de sa méthode : le corps ne travaille pas par morceaux. La jambe ne se lève pas seule, le dos la soutient, les bras l'équilibrent, la tête la prolonge. Vaganova fait du dos le centre : c'est de là que vient l'aplomb, cette stabilité tranquille qui rend tout le reste possible.
Rien n'est laissé au « don » : chaque mouvement a sa préparation, son placement, sa raison. La coordination ne se souhaite pas, elle s'apprend, pas à pas, dans un ordre pensé.
Si l'attention ne va qu'aux jambes et qu'on oublie les bras, le buste et la tête, jamais on n'atteindra la pleine harmonie du mouvement.
À suivre…
Une jambe monte, très haut : on applaudit la jambe. Mais ce qui la tient, c'est le dos, l'appui, tout un corps qu'on ne regarde pas.
Le dos est la main qui tient l'échelle.
Il y a une autre chose qu'on ne regarde pas. Pendant dix-huit ans, on a applaudi ses variations sans lui donner son rang. Ce rang, elle ne l'a jamais rattrapé : on ne le lui a pas rendu plus tard, elle a quitté la scène l'année d'après. Ce qu'elle a fait de ces années passées à regarder, en revanche, tient debout dans presque chaque cours de danse classique aujourd'hui.