Les sciences du corps

L'espace qui danse

Rudolf Laban et la kinesphère

Rudolf Laban et un groupe de danseurs en tuniques, dansant en plein air, autochrome de 1914.
Rudolf Laban et ses danseurs, 1914 (autochrome). Domaine public.
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Libérer le mouvement

Un bras tendu autour de soi, sans bouger les pieds, devant, sur le côté, en haut, en arrière, dessine dans l'air une bulle invisible. Cette bulle a une forme, des directions, des limites.

Rudolf Laban lui a donné un nom, la kinesphère, et il en a fait une matière à danser.

La question de ce cours

Quand tu fermes les yeux, que devient l'espace autour de toi ?

Dès les années 1920, en Allemagne, Rudolf Laban regarde l'espace autour du danseur et refuse d'y voir du vide. Pour lui, l'espace est une matière : aussi réelle que le corps qui le traverse. Il en pose les bases dans Choréographie (1926), puis les développe dans The Mastery of Movement (1950) et dans Choreutics, publié après sa mort (1966).

À partir de 1934, en Allemagne, Laban dirige une institution de danse financée par le ministère de la propagande nazi. En juin 1936, après la répétition générale, Goebbels interdit le spectacle qu'il avait préparé pour les Jeux de Berlin. Laban perd son poste et gagne l'Angleterre en 1938. Les historiens débattent encore de ces années.

L'espace n'est pas vide

Avant Laban, on pensait surtout les pas : ce que font les pieds. Lui déplace le regard vers l'espace : les trajectoires, les volumes, les directions. Où va le geste ? Jusqu'où ? Selon quelle ligne ?

La kinesphère

La kinesphère, c'est l'espace que tu peux atteindre sans déplacer les pieds : la sphère à portée de tes membres. Chaque direction que tu touches y trace une ligne. Danser, c'est habiter cette bulle, pas seulement avancer dedans.

D'après Rudolf Laban

Un corps ne dit pas seulement ce qu'il fait, mais comment il le fait : avec quel poids, quel temps, quel flux, dans quelle direction.

Le geste reconnu plus ancien

Quand un professeur dit aujourd'hui « envoie l'énergie au mur », « remplis l'espace », « dessine une diagonale », il parle la langue de Laban. Le geste d'aujourd'hui se reconnaît plus ancien qu'il ne croyait.

On va atteindre un seul point de l'espace, vraiment.

À suivre…

Un geste ne s'arrête pas au bout des doigts : il continue dans l'air, jusqu'au mur, parfois jusqu'au ciel. Un bras tendu vers un point, là-bas : le geste file bien au-delà de la main.

D'un coup, ou très lentement, la trace n'est pas la même.

Les yeux fermés, elle ne disparaît pas. C'est même là qu'on la sent le mieux.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Rudolf Laban (1879–1958)

Danseur, chorégraphe et théoricien austro-hongrois. Il pose les bases d'une science du mouvement humain, pas seulement dansé. Ses idées irriguent la danse contemporaine, mais aussi le théâtre, la thérapie, l'analyse du geste au travail.

La kinésphère

La bulle invisible autour de toi, à portée de bras. Ton espace personnel de mouvement, jusqu'où tu peux atteindre sans déplacer les pieds. Chaque direction que tu touches y trace une ligne.

L'icosaèdre de Laban

Solide géométrique à vingt faces, que Laban utilise comme carte de la kinésphère. Les sommets et les arêtes indiquent les directions de mouvement possibles autour du corps.

Les efforts

La manière dont un mouvement est fait : son poids (léger/fort), son temps (soudain/soutenu), son espace (direct/indirect), son flux (libre/contenu). Ce n'est pas quoi on fait, mais comment.

Peter Brook (1925–2022)

Metteur en scène britannique. Dans son livre L'Espace vide (1968), il définit le théâtre comme un espace qu'on remplit d'attention. Résonance avec Laban : l'espace n'est jamais du vide.

Cinétographie Laban (ou Labanotation)

Système de notation du mouvement inventé par Laban en 1928. Encore utilisé aujourd'hui pour transcrire toutes sortes de danses, classique, contemporaine, folklorique, rituelle.

Danse contemporaine

Le grand courant issu de la danse moderne du XXe siècle. Laban en est l'un des ancêtres : son analyse du mouvement (poids, espace, temps, flux) est le vocabulaire de base de la plupart des pédagogues contemporains.