Un bras tendu autour de soi, sans bouger les pieds, devant, sur le côté, en haut, en arrière, dessine dans l'air une bulle invisible. Cette bulle a une forme, des directions, des limites.
Rudolf Laban lui a donné un nom, la kinesphère, et il en a fait une matière à danser.
Quand tu fermes les yeux, que devient l'espace autour de toi ?
Dès les années 1920, en Allemagne, Rudolf Laban regarde l'espace autour du danseur et refuse d'y voir du vide. Pour lui, l'espace est une matière : aussi réelle que le corps qui le traverse. Il en pose les bases dans Choréographie (1926), puis les développe dans The Mastery of Movement (1950) et dans Choreutics, publié après sa mort (1966).
À partir de 1934, en Allemagne, Laban dirige une institution de danse financée par le ministère de la propagande nazi. En juin 1936, après la répétition générale, Goebbels interdit le spectacle qu'il avait préparé pour les Jeux de Berlin. Laban perd son poste et gagne l'Angleterre en 1938. Les historiens débattent encore de ces années.
L'espace n'est pas vide
Avant Laban, on pensait surtout les pas : ce que font les pieds. Lui déplace le regard vers l'espace : les trajectoires, les volumes, les directions. Où va le geste ? Jusqu'où ? Selon quelle ligne ?
La kinesphère
La kinesphère, c'est l'espace que tu peux atteindre sans déplacer les pieds : la sphère à portée de tes membres. Chaque direction que tu touches y trace une ligne. Danser, c'est habiter cette bulle, pas seulement avancer dedans.
Un corps ne dit pas seulement ce qu'il fait, mais comment il le fait : avec quel poids, quel temps, quel flux, dans quelle direction.
Le geste reconnu plus ancien
Quand un professeur dit aujourd'hui « envoie l'énergie au mur », « remplis l'espace », « dessine une diagonale », il parle la langue de Laban. Le geste d'aujourd'hui se reconnaît plus ancien qu'il ne croyait.
On va atteindre un seul point de l'espace, vraiment.
À suivre…
Un geste ne s'arrête pas au bout des doigts : il continue dans l'air, jusqu'au mur, parfois jusqu'au ciel. Un bras tendu vers un point, là-bas : le geste file bien au-delà de la main.
D'un coup, ou très lentement, la trace n'est pas la même.
Les yeux fermés, elle ne disparaît pas. C'est même là qu'on la sent le mieux.