Un physicien se démolit un genou. On lui propose une opération dont il n'est pas sûr qu'elle marche ; il refuse, et décide de comprendre par lui-même comment on remarche.
Ce qu'il découvre déplace tout : ce ne sont pas les muscles qui organisent le mouvement, c'est le système nerveux. Changer ce qu'on perçoit change donc ce qu'on peut faire.
Il s'appelait Moshe Feldenkrais. Il n'est pas le seul : au même siècle, plusieurs praticiens, sans se connaître, arrivent à des idées voisines. On appelle aujourd'hui leurs approches les pratiques somatiques.
Le même geste, fait deux fois moins fort : qu'est-ce que tu sens en plus ?
Corriger, ou changer l'effort
En cours, la question qu'on te pose porte le plus souvent sur la forme : la jambe plus haute, le dos plus droit, le pied plus tendu. Elle a une réponse, et on voit tout de suite si elle est atteinte.
Les pratiques somatiques en posent une autre, qui ne remplace pas la première : comment tu le fais. Avec quelle force, à quelle vitesse, en serrant quoi ailleurs.
Tu connais déjà les mots pour le dire, ils sont sur ce site : Laban disait qu'un corps ne dit pas seulement ce qu'il fait, mais comment : avec quel poids, quel temps, quel flux.
La forme se corrige de l'extérieur, par quelqu'un qui regarde. L'effort, personne ne peut le sentir à ta place.
Faire moins
D'où vient l'outil principal de ces pratiques, et il est déconcertant : pour sentir davantage, il faut faire moins.
Plus petit, plus lent, avec moins de force. Non pas par ménagement, mais parce qu'un effort maximal couvre les petites différences, comme un bruit fort couvre un bruit faible. Sous une grande poussée, tu ne peux plus percevoir ce qui se passe dans ton dos.
Un mouvement répété très doucement, plusieurs fois, finit par se réorganiser tout seul : le corps trouve un chemin moins coûteux, sans qu'on lui ait dit lequel.
Là où ça se vérifie → L'axe qui respire · Le cylindre profond
C'est l'inverse de ce qu'on croit : on s'imagine qu'un geste s'améliore en le poussant. Souvent, il s'améliore en le lâchant.
Ce que ça change en cours
Ces pratiques ne remplacent pas une technique. Elles n'apprennent aucun pas, ne donnent aucun vocabulaire, ne montent aucune variation.
Elles ajoutent une deuxième question à côté de la première. Ton professeur regarde si ta ligne est juste ; toi seule sais si tu as serré la mâchoire pour l'obtenir.
En France, une partie de ce travail est entrée dans la formation des professeurs de danse. Ce que tu lis dans les cartes du corps de ce site en vient.
À suivre…
On peut objecter que faire moins, c'est travailler moins, et qu'une danseuse a besoin de force. C'est vrai : rien de tout cela ne dispense de répéter, de transpirer, de recommencer.
Mais la force qui sert n'est pas celle qu'on met partout. C'est celle qu'on met à l'endroit exact, en laissant le reste disponible. Et pour trouver cet endroit, il faut d'abord pouvoir le sentir.
Le même geste, deux fois moins fort. C'est trente secondes, et ça se tente demain à la barre.