Les traités fondateurs

La sténographie du geste

Le violoniste qui dansait

Le pas de deux de Giselle noté à la main dans la sténochorégraphie de Saint-Léon : deux systèmes de signes du geste alignés au-dessus des portées musicales, avec ses annotations manuscrites.
Pas de deux de Giselle, noté par Arthur Saint‑Léon dans sa sténochorégraphie : manuscrit autographe. BnF, domaine public.
Écrire la danse

En 1848, un chorégraphe de 27 ans note sur un cahier un pas de six qu'il vient de créer. Cent vingt-sept ans plus tard, une chercheuse rouvre le cahier, le lit, et remonte la danse sur scène. Les pas reviennent intacts.

La question de ce cours

Si personne ne l'écrit, que reste-t-il d'une danse ?

Le cahier, c'est celui d'Arthur Saint-Léon. Et ce qui a rendu cette résurrection possible, c'est le système qu'il publie en 1852 : la sténochorégraphie : l'art d'écrire promptement la danse, comme les sténographes de son temps saisissaient la parole au vol.

Un violoniste qui écrit la danse

Saint-Léon est violoniste avant d'être chorégraphe. Quand il pense la notation, il a déjà en tête une portée qui organise le temps.

Feuillet, en 1700, avait pensé la danse comme une carte. Saint-Léon la pense comme une partition.

Une portée pour le corps

Une portée musicale, cinq lignes horizontales. Au lieu d'y poser des notes, Saint-Léon y dessine de petites silhouettes de danseurs. Une par temps. Chaque silhouette montre le placement du corps à cet instant : tête, épaule, bras, buste, jambes.

C'est une notation du corps entier : là où Feuillet n'écrivait que les pieds, Saint-Léon note pieds, bras, buste et tête. Le corps entier entre dans la partition.

Ce que le cahier a permis

La sténochorégraphie n'a pas eu le succès de Feuillet. Mais elle a rendu possible la conservation : en 1975, Ann Hutchinson Guest reprend le cahier du Pas de six de 1848, le décode, le remonte. La danse revit.

Tu peux objecter qu'aujourd'hui on filme, et que la question est réglée. Une vidéo garde beaucoup : elle garde une représentation, vue d'un endroit de la salle, avec les danseurs de ce soir-là. Ce qu'elle ne dit pas, c'est ce qui est le pas et ce qui est le choix de celle qui le danse. Une partition sépare les deux.

Et pour 1848, la question ne se pose pas : il n'y a pas de film. Le cahier est tout ce qui restait.

À suivre…

Feuillet écrivait les pieds. Saint-Léon écrit aussi les bras, le buste et la tête, une silhouette par temps : le corps entier entre dans la partition.

Un système lisible peut dormir un siècle puis se réveiller intact. Ce qui se réveille, c'est ce que quelqu'un avait pris la peine d'écrire. Ce qu'il n'a pas écrit ne revient pas.

Pour comprendre les références

Les noms et les mots du module, en clair.

Ann Hutchinson Guest (1918–2022)

Spécialiste britannique de la notation. En 1975, elle rouvre le cahier du Pas de six écrit par Saint-Léon en 1848, le décode, et la danse est redansée. C'est elle, la chercheuse du début du module.

Arthur Saint-Léon (1821–1870)

Danseur, violoniste et chorégraphe français. Rare double talent : il montait sur scène à la fois pour danser et pour jouer du violon. Chorégraphe de Coppélia (1870).

Sténochorégraphie (1852)

Titre complet : La Sténochorégraphie ou art d'écrire promptement la danse. Système de notation qui aligne la partition musicale et le geste sur une même portée, où musique et danse se lisent d'un seul regard.

Notation (de la danse)

Système de signes qui permet d'écrire un mouvement pour le garder, le transmettre, le reproduire, comme la partition garde la musique. Le geste étant fugitif, on essaie depuis des siècles de l'inscrire sur le papier : Feuillet (1700), Stepanov (1892), Laban (1928)… Chaque système fait un choix, décrire les pas, les trajectoires, les positions du corps, les efforts. Aucun ne dit tout : écrire la danse, c'est toujours en perdre une part.

Niccolò Paganini (1782–1840)

Violoniste italien, l'un des plus grands virtuoses de l'histoire. Il fut le professeur de musique du jeune Saint-Léon, d'où sa maîtrise du violon.

Portée musicale

Les cinq lignes horizontales sur lesquelles s'écrit la musique. Saint-Léon en fait aussi le support de la danse : la position du corps se dessine sur les mêmes lignes, mesure par mesure.

La Vivandière (1848)

Ballet chorégraphié par Saint-Léon pour sa femme Fanny Cerrito. Le pas de six qu'il note en 1848 est retrouvé et remonté sur scène en 1975, 127 ans après sa création.

Coppélia (1870)

Ballet-pantomime en trois actes sur une musique de Léo Delibes, chorégraphié par Saint-Léon. L'histoire d'une poupée mécanique dont un jeune homme tombe amoureux. Son chef-d'œuvre.

Pas de six

Danse à six exécutants, trois couples, ou six solistes. Une des figures de composition du ballet, à mi-chemin entre le solo et l'ensemble.

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