En 1841, Giselle meurt d'avoir été trahie, et revient en Wili : une créature blanche, légère, qui glisse et ne pèse plus.
En 1982, un chorégraphe suédois reprend la même musique et la même histoire, pour le Ballet Cullberg. Sa Giselle ne meurt pas.
Elle survit, et le deuxième acte ne se passe pas dans une forêt.
Quand un corps pèse au lieu de flotter, qu'est-ce qu'on comprend d'autre ?
La même histoire
Mats Ek ne change ni la partition d'Adolphe Adam, ni les grandes lignes : une jeune fille du village, un homme qui la trompe, une rupture, puis un second monde.
Ce qu'il change, c'est par où ça passe dans le corps.
Le ballet romantique avait inventé une femme qui monte : sur les pointes, en tulle, portée, aérienne. Chez Ek, on danse pieds nus, les genoux plient, les pieds sont flexes, le bassin descend.
Le poids revient
Cette danse-là ne cherche pas à cacher la masse du corps : elle s'en sert.
Une danseuse qui tombe assise, qui s'accroupit, qui écarte largement, qui pose une main à terre, montre quelque chose qu'un équilibre sur pointe efface : elle a un poids, et ce poids a une direction.
Où va le poids → L'axe qui respire · Le pied et le sol
Tu as déjà rencontré ce renversement sur ce site : chez Graham, le sol devient un partenaire ; dans le Sacre, ce qui résiste se voit dans le poids.
Ce n'est donc pas une provocation isolée. C'est une famille de choix, qui traverse tout le vingtième siècle.
Où sont les Wilis
Dans la version de 1841, l'acte II se passe la nuit, dans une forêt, chez des fiancées mortes avant leurs noces.
Chez Mats Ek, ce second monde est un lieu de soin : Giselle n'est pas morte, elle a été enfermée avec d'autres femmes qu'on juge malades. Myrtha, qui régnait sur les Wilis, y est l'infirmière.
Le déplacement est net : là où le dix-neuvième siècle faisait d'une femme brisée une créature surnaturelle, le vingtième la met dans une institution. Les deux racontent qu'elle sort du monde commun ; ils ne le racontent pas de la même façon.
Et ce chapitre s'appelle « Renaître ». Voici encore une autre façon : garder l'histoire et la musique, et refaire entièrement les corps.
À suivre…
Les deux Giselle existent, et se dansent encore toutes les deux. Aucune n'a remplacé l'autre.
Tu peux les voir comme deux propositions sur la même question : qu'est-ce qui arrive à une femme qu'on a trompée, et comment un corps le montre.
L'une répond par l'apesanteur, l'autre par le poids. Ce sont deux réponses de danseuse, pas deux opinions.