Une chose que tu peux essayer tout de suite, à deux ou à dix.
Faites le même geste, mais pas en même temps : chacun part une seconde après son voisin. Personne n'a inventé de figure, et pourtant quelque chose apparaît que personne ne fait : une vague.
C'est le principe d'une pièce créée le 24 septembre 2016 au Palais Garnier, pour cinquante-quatre danseurs.
Faire le même geste que ton voisin, mais juste après lui : qu'est-ce que ça fabrique ?
Ce qu'est un canon
Le mot vient de la musique, et tu le connais sans le savoir : Frère Jacques chanté à plusieurs, chacun démarrant après l'autre, est un canon.
La règle est très simple, le résultat ne l'est pas. Une seule mélodie, décalée, se superpose à elle-même et produit des accords que personne n'a écrits.
Transposé aux corps, ça donne ceci : un seul mouvement, lancé en décalage, et une forme d'ensemble qui n'existe dans aucun des danseurs pris séparément.
Ce n'est pas l'unisson, où tous font en même temps et où le groupe grossit un geste. Ici, le groupe en fabrique un autre.
Cinquante-quatre corps
Sur le plateau, ces vagues montent, se répandent, s'effondrent, remontent ailleurs. Les danseurs se touchent, se portent, se passent le mouvement comme on se passe une impulsion.
On pense à une mer, à un essaim, à un corps unique fait de beaucoup de corps.
Tu connais déjà cette idée sur ce site, et elle est ancienne. Le Ballet comique traçait des figures au sol qu'aucun danseur ne voyait ; dans Giselle, les Wilis avancent, s'arrêtent et respirent ensemble jusqu'à devenir un seul être.
Le canon ajoute une chose : ce n'est plus le même instant partagé, c'est un retard partagé. Tu ne dois pas être avec ton voisin : tu dois être exactement après lui.
Sentir l'autre sans le voir → Le oui et le non · Les chaînes
Reprendre Vivaldi
La musique de la pièce est elle-même une reprise : un compositeur d'aujourd'hui, Max Richter, a pris Les Quatre Saisons de Vivaldi et les a récrites, en gardant des fragments et en jetant le reste.
Une danse en canon sur une musique refaite : ce chapitre s'appelle « Renaître », et les deux couches y répondent en même temps.
À suivre…
Dans un canon, personne ne voit ce qu'il fabrique. Chacun compte son retard et fait sa part ; la vague, elle, n'existe que pour la salle.
C'est une expérience très concrète, et elle ne demande ni théâtre ni cinquante-quatre personnes. À six, dans un couloir, elle marche déjà.
Reste à savoir ce que ça te fait de fabriquer quelque chose que tu ne verras pas.